Rendre compte et rendre des comptes. Trop souvent l’action des élus n’est pas visible, mal comprise et peu ou pas relayée. Elle ne se résume pas à la petite phrase, celle qui va faire mouche et qui vous fera passer en boucle dans les médias. Bien souvent, nous travaillons dans l’ombre à construire et à approfondir des sujets de société qui concernent chacun de nous pour apporter des améliorations au système. Le statut de l’élu aujourd’hui en France en fait partie.
À première vue, on pourrait croire à un obscur sujet qui concerne peu de citoyens et qui n’aurait aucune répercussion sur notre quotidien. Si on s’y penche sérieusement, le statut de l’élu soulève la question fondamentale de l’exercice de la démocratie dans notre pays et je dirais même de sa survie. Nous sommes plus de 550 000 en France. Parler des édiles revient à parler en premier lieu des violences qu’ils subissent et qui provoquent malaise et désaffection de la fonction. L’engagement au service de la démocratie locale connaît une crise profonde. Je ne suis pas de celles qui se résignent. Je crois qu’il est encore possible de produire des idées et de suggérer des leviers concrets qui pourraient sauver cette fonction, la protéger et mieux l’encadrer.
J’ai même expérimenté cette violence que je raconte dans mon premier livre. L’histoire de ce mur de parpaings qu’un groupuscule de syndicalistes CGT, FSU et antifas revendiqués a érigé juste devant la porte d’entrée de mon domicile en hurlant « Tout le monde déteste Violette Spillebout ! », fin mars 2023. Tout ça parce que j’étais une députée favorable à la réforme des retraites. Ce matin-là, je n’étais pas chez moi. Je me trouvais aux Assises du Journalisme, à Tours. Une de mes filles était à la maison et révisait le bac. Lorsqu’elle m’a prévenue, en panique, j’étais loin, impuissante et angoissée.
Ce jour-là, une ligne rouge a été franchie. S’attaquer à ma vie privée est ignoble et c’est pourtant bien par ce biais que de nombreux élus locaux se font harceler, malmener et diffamer. J’avais reçu beaucoup de soutien et cette histoire avait été très médiatisée. Ces actes sont injustifiables mais comment se défendre ? On reproche souvent à ceux qui font de la politique d’être des personnages publics insensibles ou d’avoir mérité l’opprobre parce qu’ils ont endossé la fonction. Cette forme de déshumanisation constitue un premier palier pour s’autoriser des incivilités ou des menaces que l’on ne se permettrait pas envers d’autres.
Quelques jours avant que l’on érige ce mur devant chez moi, symbole de bêtise et d’autoritarisme, d’intolérance et de brutalité, le maire de Saint-Brevin-les-Pins est victime d’un attentat criminel avec un engin explosif lancé sur son véhicule, feu qui s’est propagé jusqu’à son domicile. Il avait été harcelé pendant des mois par un collectif d’extrême droite opposé à l’installation d’un centre d’accueil de demandeurs d’asile sur sa commune. Le 15 mai 2023, à la suite d’une manifestation contre la réforme des retraites, Jean-Baptiste Trogneux, petit-neveu de Brigitte Macron est violemment agressé à Amiens devant sa boutique par huit personnes. C’est à ce moment-là que BFMTV me propose de participer à une émission sur la violence décomplexée qui sévit et en particulier contre les élus. Sur le plateau, je dis ma colère de voir un membre de la famille du président de la République visé physiquement et la nécessité de ne pas s’habituer à quelque forme de violence que ce soit.
Les chiffres sont accablants. Entre chute des candidatures et augmentation des démissions : aux dernières élections municipales, en 2020, le nombre de candidats a diminué de plus de 3 % et dans certaines communes (106), aucune candidature n’a été déposée. Les autres strates de collectivités sont tout aussi affectées, avec une baisse de près de 14 % pour les élections départementales et de 11 % pour les élections régionales. Le nombre de démissions de maires, qui ont triplé en vingt ans, passant de 717 sur la période 2008-2014 à 2 925 sur la période 2017-2022. Je sors de cette émission et je me dis qu’après ce que j’ai moi-même vécu pendant ma campagne à la mairie de Lille en 2020, et plus récemment avec le mur devant chez moi, il est urgent de s’y attaquer. Je le ferai.
Pourquoi ai-je choisi de travailler avec le communiste Sébastien Jumel ? Il faisait partie de la délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation de l’Assemblée, porte-parole du groupe communiste, et il avait été maire de Dieppe plusieurs années. J’avais eu des débats courtois et intéressants avec lui. Il fallait que je trouve, parmi les députés engagés sur le sujet de la démocratie locale, un membre de l’opposition à la fois sérieux, expérimenté et avec lequel je saurai m’entendre. Alors un jour, j’ai traversé les bancs de l’Assemblée et je suis allée m’asseoir à côté de lui. Il ne me connaissait pas et semblait surpris. Je lui ai proposé d’être mon co-rapporteur sur une mission d’information sur le statut de l’élu. Il n’a pas hésité et a accepté ma proposition.
Notre mission d’information démarre en juillet 2023. Nous voilà partis sur un travail transpartisan, commun, respectueux, et qui j’espère répondra aux attentes de nombreux maires de petites communes. Fidèle à mes convictions, ce n’est pas ma première collaboration transpartisane. J’affectionne ce type de travaux croisés qui dépassent les étiquettes politiques, comme je le ferai à nouveau en 2025 avec l’insoumis Paul Vannier pour la commission d’enquête sur les violences en milieu scolaire. Sébastien Jumel et moi avons des expériences politiques très différentes. Lui n’a jamais subi de harcèlement ni de violences. Il était plutôt protégé par les syndicats, ceux-là mêmes qui ont exercé des pressions sur moi. Mais il est très à l’écoute des maires ruraux et du terrain.
Je me souviens d’un portrait croisé fait par Le Figaro sur cette alliance improbable. Il commençait ainsi : « Lui, tignasse rebelle, a son éternel blouson en cuir. Elle, cette chevelure rousse soigneusement peignée. Il se trouve que ces parlementaires que tout oppose ont un projet commun : travailler sur une mission d’information de la chambre basse sur le statut de l’élu et la lutte contre les violences qui leur sont faites. L’un comme l’autre ignore presque tout de son binôme, à peine se sont-ils écharpés sur un plateau télévisé. […] De cet engagement naît plusieurs mois plus tard une proposition de loi transpartisane d’une dizaine de mesures. »
Et voilà comment nous nous lançons dans vingt auditions, réunissant des associations d’élus, des administrations, des universitaires et des experts de chacun des aspects du statut abordés dans la mission. Bien évidemment, nous avons entendu le point de vue des premiers concernés, les élus eux-mêmes. Des maires victimes de violences ont ainsi été entendus en septembre 2024. Nous avons également recueilli le témoignage de maires qui ont choisi de démissionner afin de déterminer, au-delà des histoires personnelles, les points de blocage structurels ayant joué un rôle dans leur décision finale.
Enfin, nous nous sommes rendus le 17 octobre 2023 à la mairie de L’Haÿ-les-Roses pour nous entretenir avec le maire Vincent Jeanbrun, agressé avec sa famille durant la nuit du 1er au 2 juillet 2023 pendant les émeutes urbaines. Dans le souci de conserver l’approche consensuelle qui a dominé nos travaux, Sébastien Jumel et moi avons décidé d’organiser, le 12 décembre 2023, une table ronde réunissant l’ensemble des représentants des partis politiques siégeant à l’Assemblée nationale afin de partager nos propositions avec les principaux courants d’idées.
L’irruption de la violence fait partie de l’équation qu’il convient de résoudre pour inverser la tendance. Depuis plusieurs années, on assiste à une recrudescence des incivilités et des agressions à l’encontre des élus, et même de la famille de ces derniers. Le ministère de l’Intérieur a recensé 2 265 faits d’atteintes aux élus en 2022, en augmentation de 32 % sur 2021, encore s’agit-il de la partie émergée de l’iceberg car, comme nous l’a expliqué le ministère de la Justice, la qualité d’élu des victimes n’apparaît dans les statistiques que pour certaines infractions, peu nombreuses, la visant spécifiquement. Sans réponse adéquate de la part des pouvoirs publics, il est probable que de nombreux citoyens ne souhaitent pas s’engager pour préserver, tout simplement, leur intégrité physique et celle de leur famille. Nos réflexions ne se sont pas limitées au bloc communal : toutes les strates de collectivités ont été traitées, y compris l’intercommunalité.
Le 20 décembre 2023, nous présentons devant la délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation le rapport établi de notre mission d’information sur le statut de l’élu local. À deux, nous pointons plusieurs problématiques. Les raisons de cette fragilisation sont multiples. Il y a la question de l’indemnisation du mandat, qui n’a jamais été véritablement réglée depuis que la loi municipale du 5 avril 1884 a énoncé le principe dépassé selon lequel « les fonctions de maire, d’adjoint et de conseiller municipal sont gratuites ». On peut également voir dans le découragement des élus locaux la marque d’une frustration de plus en plus grande face à la complexification de l’action publique. L’impossibilité croissante d’exercer sereinement son mandat tout en conservant une activité professionnelle extérieure. À quoi un élu sert-il s’il est incapable d’apporter une réponse aux demandes de sa population ? C’est bien l’affaiblissement du « pouvoir d’agir » des exécutifs locaux qui peut amener un citoyen à se détourner de la vie publique.
Nous avons également tenu à aller au-delà des seuls exécutifs locaux et à analyser la situation des « simples » membres des organes délibérants, dont les droits ont souvent été les « angles morts » des réformes antérieures. Les discours officiels ont souvent trop tendance à assimiler « l’élu » et « le chef de l’exécutif » ou l’adjoint ou le vice-président, alors que la majeure partie des 516 595 mandats locaux sont constitués d’élus d’assemblée, de majorité comme d’opposition. Dès lors, la place de l’opposition a fait l’objet de développements spécifiques dans notre rapport. Je connais bien ces sujets, ayant commencé mon expérience d’élue d’opposition au conseil municipal de Lille et à la métropole en 2020 tout en travaillant à la SNCF. Ma propre expérience à Lille m’engage forcément à écouter ceux d’autres communes et à expliquer à Sébastien Jumel que l’exercice du mandat est bien souvent complexifié par des délais de convocation trop courts et un accès aux informations sur les projets de la majorité qui ressemble trop au parcours du combattant.
Une cinquantaine de propositions pour améliorer le statut de l’élu sont faites. Le 6 février 2024, nous déposons notre proposition de loi sur la réforme du statut de l’élu local. De l’établissement d’un véritable droit à la formation à la reconnaissance des acquis liés à l’expérience de la gestion des collectivités locales en passant par la facilitation de l’engagement des étudiants, des personnes en situation de handicap, des femmes, nous voulons un vrai choc d’attractivité pour l’engagement local. C’est une étape indispensable pour redynamiser la démocratie locale. En juillet 2024, après les élections européennes, Emmanuel Macron décide de dissoudre l’Assemblée. Si je suis réélue députée, ce n’est pas le cas de Sébastien Jumel. Coup dur. L’instabilité parlementaire est un terrible ralentisseur de l’action publique. Il faut à chaque fois retravailler les mêmes sujets avec les nouvelles équipes gouvernementales même s’ils sont consensuels comme le statut de l’élu.
Je ne veux pas lâcher ce dossier des élus pour lesquels nous avons tant bataillé. Je promets à Sébastien Jumel de poursuivre le travail. Je propose à Stéphane Delautrette, député socialiste de la Haute-Vienne, ancien maire des Cars, de travailler avec moi. J’apprécie cet ancien maire avec qui j’ai des échanges fructueux et positifs. Il accepte immédiatement de prendre le relais. On se met au travail avec nos collaborateurs en juillet 2024, juste après la dissolution. À la fin du mois, après des ajouts comme sur la bonification de la retraite des élus locaux, chère aux socialistes, nous déposons le 29 juillet 2024 notre proposition de loi et faisons tout, dans les mois qui suivent, pour qu’elle soit inscrite à l’ordre du jour. Nous n’y parvenons pas. Entre-temps, le Premier ministre Gabriel Attal est remplacé par Michel Barnier, lui-même remplacé par François Bayrou. Le troisième en l’espace de quelques mois. Malgré cela, nous poursuivons notre lobbying.
C’est finalement sur la base d’un texte similaire au nôtre, issu des travaux du Sénat, que le statut de l’élu sera étudié dans les deux chambres, pour aboutir à un vote définitif fin 2025. Je deviens responsable du texte pour les débats à l’Assemblée, ce qui revient à le piloter au niveau de mon groupe, en duo avec Sébastien Huyghe, mon collègue député Les Républicains du Nord, qui est dans notre groupe Ensemble pour la République. Je m’entends très bien avec lui. Nous travaillons main dans la main toute l’année 2025. Il a une solide expérience en commission des lois depuis quatre mandats. Il est pragmatique, travailleur et à l’écoute. C’est un binôme efficace et solide, notamment parce que nous nous connaissons du sérail lillois. Sébastien a été le chef de l’opposition face à Martine Aubry au conseil municipal de Lille quand j’étais directrice de cabinet. Nous nous entendions déjà très bien. Plus tard, quand j’ai repris le flambeau de l’opposition aux municipales de 2020, il est le seul républicain à m’avoir non seulement soutenue, mais à avoir appelé à voter pour moi au premier et au second tour.
Le 8 décembre 2025, c’est une belle satisfaction de voir enfin adopté définitivement le texte sur le statut de l’élu et d’avoir participé à cette avancée majeure pour tous les élus de France. Une belle satisfaction du travail transpartisan de la députée Renaissance que je suis, puisque sur ce sujet, j’ai commencé avec un communiste, poursuivi avec un socialiste et finalisé avec un républicain.
Au milieu de cette longue bataille pour améliorer les conditions d’exercice des élus locaux s’est glissée courant 2024 une mésaventure que je me dois de vous raconter. Parallèlement à mes travaux avec Sébastien Jumel, nous avons été tous deux nommés rapporteurs d’une proposition de loi complémentaire issue elle aussi du Sénat, déposée par Françoise Gatel, sénatrice d’Ille-et-Vilaine (UDI), qui avait pour objet la protection des élus contre les violences : sanctionner plus durement les auteurs de violences commises sur des élus locaux. Françoise Gatel a l’expérience et le poids politique pour faire avancer au Sénat le sujet des élus locaux. Il faut dire que c’est la chambre la plus appropriée, et historiquement celle qui s’empare de ce genre de sujet. Sa loi sur la protection des élus locaux contre les violences a été adoptée à l’unanimité au Sénat le 7 mars 2024 et c’est nous qui prenons la suite de la navette à l’Assemblée.
Le scandale arrive par un des articles de cette proposition de loi. L’article 2 bis, ajouté par deux sénateurs, Éric Kerrouche (PS) et Catherine Di Folco (LR), lors du débat dans la chambre haute, a été largement adopté. C’est pour ce dernier que j’ai été mise en cause lors des débats à l’Assemblée, quand j’ai pris la parole pour le défendre. Le 7 février 2024, Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, écrit ce message sur X : « ALERTE Les élus modifient la loi sur la presse rien que pour eux, se réservant un délai de prescription privilégié d’un an. Cette modification remet en cause la loi de 1881 sur la presse et crée un droit spécial pour élus et candidats. » Je réponds aussitôt dans l’hémicycle et sur X : « Il s’agit d’un dispositif qui porte à un an le délai de prescription pour les injures publiques et les diffamations envers des élus ou des candidats, mis en place par le Sénat et voté largement le 10 octobre dernier. Nous avons maintenu et précisé le dispositif pour en déterminer strictement le champ et éviter de bouleverser trop fortement l’équilibre de la loi de 1881. »
Trop tard. Je n’ai pas mesuré la portée, pour les journalistes, sorte de dommage collatéral de nos débats pour les élus locaux, de ce délai de prescription augmenté à un an. La machine des réseaux sociaux s’est enflammée en quelques heures. D’autres commentaires tombent de la part du syndicat national des journalistes. Son délégué général m’appelle et m’explique les conséquences de notre article sur le travail des journalistes et sur la liberté de la presse. Nous avons une longue conversation mais cela ne suffit pas à éteindre la polémique.
Le but de l’amendement introduisant l’article 2 bis n’était pas d’échapper à des contraintes de procédures ; il revêtait un tout autre objectif, détaillé dans l’exposé sommaire de l’amendement initial déposé par les sénateurs : « Avec l’émergence des réseaux sociaux et du cyberharcèlement, les élus ne sont plus seulement visés par des violences physiques, mais également par de nombreuses diffamations et injures propagées sur le net qui conduisent nombre d’entre eux à démissionner de leur mandat. La législation actuelle n’est pas adaptée à ce fléau d’un genre nouveau. […] Cet état du droit confère une impunité totale aux auteurs de propos diffamatoires et injurieux à l’endroit des élus sur les réseaux sociaux, puisque ces derniers n’ont ni le temps ni les moyens de procéder à une veille numérique, qui leur permettrait de prendre connaissance à temps de ces faits délictueux. »
Nicolas Bastuck, journaliste au Point, s’en saisit et écrit un article incendiaire intitulé « Sénateurs et députés, tous unis contre la liberté de la presse », dans lequel je suis citée, étant rapporteure. Il le publie sans même m’avoir appelée pour que je puisse m’expliquer. Il fait des raccourcis et des erreurs factuelles qui portent atteinte à mon honneur, mon intégrité et ma réputation. Ce même article 2 bis avait déjà été débattu au Sénat et personne n’avait réagi ni alerté sur ce point lié à la liberté de la presse. Le directeur de la publication du Point, Étienne Gernelle, n’a pas hésité à publier avec virulence sur X : « Honte aux sénateurs et députés qui piétinent la grande loi de 1881 sur la liberté de la presse en se votant en douce des protections pour eux-mêmes. Mention spéciale à la députée Renaissance @VSpillebout que les scrupules n’étouffent pas. »
Malgré ma mise en cause directe, je n’ai pas pu apporter au préalable mon éclairage et rectifier des éléments portés à tort à la connaissance des lecteurs. Le titre même de l’article de Nicolas Bastuck est faux. Je suis une députée très impliquée dans la défense de la liberté de la presse. Je co-préside un groupe de vingt-cinq parlementaires contributeurs aux États généraux de l’information (EGI). L’expression « tous unis » est un amalgame grossier, inexact et démagogique.
Cet article de loi, voulu et soutenu par l’Association des maires de France, a été voté par des élus de tous bords, dans les deux chambres. La phrase du papier : « Sous le couvert de la volonté de lutter contre la haine exprimée à l’égard des élus sur les réseaux sociaux » est insultante et grave, pas uniquement pour moi, mais aussi en ce qu’elle assène que les parlementaires auraient agi sciemment pour tromper les citoyens en dissimulant leurs réelles intentions. On pourrait croire, sans preuve, que j’utiliserais la lutte contre la haine en ligne dont sont victimes les élus comme « couverture » à l’adoption transpartisane de cet article. C’est une atteinte inacceptable à notre probité.
Après l’alerte du SNJ, et alors que j’ai annoncé, en qualité de rapporteure, mon intention de proposer le retrait cet amendement en commission mixte paritaire, l’Association des maires de France exprime sa déception, ce qui atteste que cet article visait bel et bien à répondre à une inquiétude effective, concrète, quotidienne, celle des élus de tous les territoires, et non pas à satisfaire nos intérêts personnels. Dans l’article du Point, Me Renaud Le Gunehec affirme que « les élus sont les dernières personnes à qui devrait profiter le régime de prescription plus souple ». Pas un mot, en revanche, sur la souffrance des élus locaux.
Dans son édito ensuite, Étienne Gernelle ajoute que « les députés et sénateurs font [ici] preuve d’une totale absence de scrupules et d’une inculture crasse ». Il me décerne une médaille du déshonneur dans un de ses tweets. J’estime que cette phrase porte atteinte à mon rôle de parlementaire, à mon histoire personnelle, comme à ceux de mes collègues, en particulier tous ceux victimes de violences. De plus, les députés représentent la variété de profils et des catégories socioprofessionnelles des Français. Ils n’ont pas l’obligation, pour se porter candidats, d’avoir une « culture spécialisée » ou d’appartenir à une quelconque « caste intellectuelle » ou « élite ».
C’est ainsi que j’ai été la cible de basses attaques, ad nominem, au lieu de mener un échange constructif, car je suis toujours prête à débattre, à échanger, à écouter les arguments. Et, si cela se justifie, prête à changer mon point de vue. J’affronte cette levée de boucliers. Je propose, ce qui ne s’est jamais fait, une table ronde à l’Assemblée nationale avec toutes les parties, les syndicats, les avocats et les élus. Elle a lieu le 13 février 2024. Six jours après le premier message public de Plenel. Et ce, malgré les propos d’une violence toute particulière. Le fondateur de Mediapart arrive accompagné de son avocat. Je sais, avant cette réunion inédite, que je vais céder sur cet article 2 bis. Chacun s’exprime. Je montre à tous que je suis d’accord.
Entourée de parlementaires de tous bords, qui me soutiennent pour affronter les nombreux opposants, je fais avec les autres députés amende honorable sur cette erreur manifeste. Le débat parlementaire touchait à un autre sujet que celui de la protection des élus, celui du droit de la presse, et nous n’en avions pas pris la mesure. Il était donc logique que la presse se plaigne de ne pas avoir été auditionnée au préalable. A posteriori, nos administrateurs de l’Assemblée auraient pu anticiper ce souci. Je n’ai rien vu, ni mes collègues d’autres groupes lors du débat sur la loi. Mes collègues ont assumé cela avec moi. Sébastien Jumel, Boris Vallaud et bien d’autres étaient présents pour faire bloc sur la force du Parlement. Nous avons ensuite convaincu les sénateurs que la meilleure solution serait de proposer le retrait de l’article 2 bis en commission mixte paritaire.
Quelle leçon tirer de cette affaire ? Que les députés ne sont pas infaillibles. Et que je suis capable de tenir compte de l’avis des autres. Nous avons pris le temps de dénouer ce qui avait provoqué cette levée de boucliers qui s’était formée contre moi.
Ce triste chapitre bourré de haine et de ressentiment à mon encontre raconte davantage la toute-puissance journalistique. Les journalistes auraient toujours raison. On n’a aucun droit de leur porter la moindre critique et il est encore plus difficile de faire valoir sa voix quand des erreurs factuelles sont faites. Comme lorsque je demande au Point de bien vouloir publier un droit de réponse à la suite de leurs articles imprécis et virulents et qu’ils le refusent. Tout simplement. Pour se faire entendre, il faudrait prendre un avocat du droit de la presse pour obtenir un encart de rectification, tant la procédure est complexe. Parce que c’est écrit dans un journal, alors c’est de facto vrai. Eh bien non, je refuse de subir cette violence que je ne mérite pas.
En septembre 2024, le maire de Lomme Olivier Caremelle organise un cycle de conférences sur le journalisme. Je m’y rends avec plaisir. Et j’y retrouve Edwy Plenel avec qui j’ai un échange cordial. Je suis très investie sur l’éducation aux médias et sur la question des fake news. À croire qu’il faut être passé par là pour mesurer l’extrême difficulté à détricoter un mensonge.
Et puis arrive ce jour improbable, en septembre 2024, où je suis nommée ministre de l’Éducation nationale par le Premier ministre Michel Barnier, pour être « dénommée » quelques jours plus tard, j’y reviendrai. Comme par hasard, dès que mon nom commence à fuiter dans la presse, les barons noirs sont de retour. Étienne Gernelle, directeur du Point, dont je n’avais pas eu de nouvelles depuis des mois, saisit cette occasion pour renouveler ses agressions publiques sur les réseaux sociaux : « La nomination de Violette Spillebout à l’Éducation nationale serait inquiétante tant elle a montré de mépris pour l’histoire de notre liberté d’expression, notamment de la grande loi de 1881, dont elle a parlé comme d’“une loi datant de 1881”. » Sur LCI et sur X, Étienne Gernelle assène dans sa séquence éditoriale que je méprise la liberté d’expression et que je n’ai « aucune culture de l’histoire de la République, de la France et des libertés » ! Rien de moins. Insultant, sidérant. Je découvre son passage sur les réseaux sociaux. Je ne peux pas lui répondre en direct. Encore une fois, Étienne Gernelle n’est jamais aussi téméraire que quand il n’a pas sa cible en face pour lui répondre. Qu’est-ce qui l’autorise, alors qu’il ne me connaît pas, à dire que je n’ai aucune culture de mon pays ? L’édito est un art précieux qui consiste à formuler, avec esprit, une opinion. Ce n’est pas un permis de flinguer au mépris de la vérité.
Sans respect de cette vérité, sans la déontologie minimale exigée d’un journal ou d’un journaliste, sans contradictoire, le droit de réponse que j’ai envoyé n’aura jamais été publié par Le Point. Heureusement, j’ai mon propre site Internet, où je peux m’exprimer librement et argumenter. Finalement, avec du recul, et en discutant avec plusieurs journalistes, jeunes, femmes, je comprends bien mieux l’attitude méprisante et patriarcale de ce type de personnage. Elle semble être très courante dans les grands titres parisiens, au sein d’une caste masculine d’éditorialistes bien installés que personne n’a le droit de critiquer. À l’opposé, et de façon surprenante, je n’ai pas eu l’impression qu’Edwy Plenel, quelle que soit l’opinion qu’on ait de lui, en fasse partie. Cela m’inspire plus de respect.
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- Lire la préface de Philippe Amouyel
- Avant-propos
- Les voeux, les endives et la bière
- Le statut de l’élu
- La campagne des européennes et les universités
- L’Unesco et la sécurité
- La piétonnisation, le sport et le port
- L’intégrité et la dignité
- L’aventure du Culturel
- La dissolution et la nomination
- L’éducation et les cantines
- Les discriminations et les valeurs
- Le délit de fuite et les violences routières
- L’ENSAM, la démission et la justice
- La commission d’enquête et la protection de l’enfance
- Le collectif et la démocratie au coeur
- L’architecture et la ville de demain
- Les loyers et le plan d’urgence commercial
- Les candidats à Hellemmes et Lomme
- Le protoxyde d’azote et le mépris municipal
- Le budget, la transparence et l’éthique
- Épilogue
- Remerciements
