L’intégrité et la dignité

Revenons à ce mois de mai 2024, particulièrement chargé. Je sillonne alors plusieurs villes en France, en déplacement permanent, tout en attendant, en parallèle, le jugement en appel de la cour d’appel de Douai dans l’affaire qui m’oppose au journaliste de Mediacités, Jacques Trentesaux.

Cette audience fait suite à l’action judiciaire que j’ai engagée contre lui en 2020 pour harcèlement sexuel. En première instance, la décision avait été un choc : relaxe pour lui, condamnation pour moi, assortie de dommages et intérêts. Une injustice profonde. J’avais pourtant démontré qu’il m’avait harcelée et qu’il avait cherché, en pleine campagne municipale de 2020, par les moyens les plus crasses, à faire croire à l’existence de photos intimes me concernant. J’ai longuement documenté ces épisodes douloureux dans mon premier livre.

J’ai décidé de ne pas me laisser faire. J’ai fait appel d’un jugement que je jugeais à la fois ubuesque et attentatoire à mes droits fondamentaux.

La date du délibéré était gravée dans mon agenda. Je voulais défendre ma dignité de femme et réparer l’atteinte portée à ma réputation, prête, s’il le fallait, à saisir la Cour européenne des droits de l’homme. Ce que Jacques Trentesaux a fait relève de l’abus de pouvoir d’un journaliste sur une élue, d’un harcèlement moral exercé en toute impunité. Cela n’a rien à voir avec le journalisme d’investigation. Voir sa réputation salie de la sorte est une épreuve. Et je n’avais aucune intention de lâcher prise face à des mensonges et des attaques diffamatoires répétées.

La première confrontation, en 2023, devant le tribunal judiciaire de Lille, avait déjà été extrêmement éprouvante. Pour l’audience d’appel, je demande donc à mon avocat, Me Nicolas Cassart, de se rendre à l’audience pour plaider en mon nom.

Le jugement tombe quelques mois plus tard. La cour d’appel supprime les 6 000 euros de dommages et intérêts que j’avais été condamnée à verser. En revanche, elle ne revient pas sur l’absence de culpabilité pénale du journaliste, appréciée au regard de la notion de « bonne foi », et ce dans le cadre très contraint d’une citation directe qui ne permet pas de rejuger certains éléments. Jacques Trentesaux a pourtant volontairement porté atteinte à ma réputation et à ma dignité, en pleine campagne électorale, instrumentalisé par Martine Aubry durant les municipales de 2020. Faute de moyens financiers suffisants, je décide de ne pas me pourvoir en cassation.

Jacques Trentesaux a sans doute été un bon journaliste lorsqu’il était rédacteur en chef à L’Express. Mais lorsqu’il a pris la tête de Mediacités Lille, son approche a radicalement changé. Il était de plus en plus contesté, et de nombreux élus ont cessé de lui répondre, tout simplement parce qu’il ne vérifiait plus systématiquement ses informations et qu’il ne respectait pas le droit au contradictoire. Or, c’est là le socle même du métier de journaliste.

Le 11 septembre 2024, immédiatement après la publication du jugement, il publie un article à la fois dans Mediacités et dans Mediapart… sur sa propre affaire avec moi. Il est alors juge et partie. Le titre, « La raclée judiciaire de Violette Spillebout », relève à la fois de la mauvaise foi, de la désinformation et d’une malveillance assumée. Il y parle de lui à la troisième personne, ce que de nombreux lecteurs de Mediapart relèveront d’ailleurs dans les commentaires, très critiques. Le minimum déontologique aurait été de confier cet article à un confrère. Mais non : Jacques Trentesaux se rend justice lui-même par voie de presse, utilisant ses réseaux pour continuer à me nuire, sans distance ni retenue. Cela en dit long sur sa personnalité et sur sa conception du métier de journaliste.

Lorsque j’envoie un droit de réponse, je constate un gouffre dans le traitement entre les deux médias. Mediapart accepte de le publier dans son intégralité, sous forme d’article, aisément accessible en ligne. Mediacités, en revanche, le publie sous forme de PDF non partageable, relégué en commentaire – autrement dit, soigneusement dissimulé.

Curieusement, alors que l’article de Mediapart suscite de nombreux commentaires, dont beaucoup critiquent ouvertement les méthodes de Jacques Trentesaux, il n’y en a pas un seul sur Mediacités. La modération du site, qu’il dirige lui-même, est manifestement très efficace. Une nouvelle illustration de ses pratiques et de son mépris de la déontologie, qui auront durablement terni non seulement son média, mais aussi, plus largement, l’image de la profession.

Je n’ai pas réussi à faire condamner Jacques Trentesaux pour les actes humiliants qu’il a commis à mon encontre. Mais la cour d’appel de Douai m’a reconnue pleinement légitime à me défendre : elle a conclu à l’absence de toute procédure abusive ou de procédure bâillon et l’a débouté de l’ensemble de ses demandes indemnitaires. Cette décision n’est pas satisfaisante sur le fond mais, sur ces points essentiels, c’est pour moi une victoire.

Enfin, lorsque j’ai été brièvement nommée ministre de l’Éducation nationale, la mécanique s’est à nouveau enclenchée. Pour illustrer cette manière de « chasser en meute », le nouveau président de Mediacités, Nicolas Barriquand, accompagné du directeur de la rédaction Benjamin Peyrel, se sont empressés de me salir publiquement sur les réseaux sociaux. Ils ont qualifié le procès intenté à leur patron de simples « démêlés judiciaires » et dénoncé ma prétendue « conception à géométrie variable de la liberté de la presse ». Des propos qui ne les honorent pas et qui révèlent une malveillance assumée.

Oui, je suis exigeante sur le travail journalistique, et je l’assume. La liberté de la presse est un pilier de notre démocratie, mais elle suppose rigueur, honnêteté et sens des responsabilités. Heureusement, la situation a depuis évolué avec l’arrivée d’une jeune femme à la tête de la rédaction lilloise.

Ironie de cette mésaventure : je suis profondément passionnée par les médias, par la nécessité d’une presse indépendante et par la lutte contre les fake news. Plus que jamais, je mesure les dégâts que peuvent provoquer des réseaux sociaux et des médias mal utilisés – et combien une information rigoureuse est essentielle à la santé démocratique.

En avril 2023, avec l’aide de la chercheuse en sciences de l’information Sylvie Merviel, j’ai même écrit un rapport sur l’éducation critique aux médias intitulé « Armer chacun dans la guerre de l’information ». Un travail de plusieurs mois, d’où ressortent 36 propositions pour lutter contre la désinformation en France et un rapport d’une centaine de pages. Après quoi est annoncé par Emmanuel Macron le lancement d’un comité indépendant pour mener les États généraux de l’information. Les attentes sont si fortes et les défis si grands que toutes les parties prenantes souhaitent contribuer au débat. Je lance aussitôt avec mes collègues de la commission culture et éducation un groupe de réflexion Médias et informations de la majorité présidentielle (MIMP). Celui-ci aboutira le 7 juin 2024 à un livre blanc, « Tous citoyens de l’information », co-écrit avec mes collègues Jérémie Patrier-Leitus (député Horizons du Calvados) et Laurent Esquenet-Goxes (député Démocrate de Haute-Garonne). Il s’agit de 100 propositions pour la presse et les médias. Nous avons abordé de nombreux thèmes allant de la désinformation au statut des journalistes en passant par le pluralisme et l’indépendance des médias.

Je me souviens bien du chapitre sur la déontologie journalistique, sujet que j’ai pu éprouver personnellement. Sur ce point, on ne peut pas dire que je sois une députée hors sol ! Cela explique sans doute pourquoi je suis régulièrement sollicitée sur les sujets de la presse et des médias. Non pas pour mon affaire avec Jacques Trentesaux mais bien pour mes connaissances solides en la matière.


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24 février 2026