La dissolution et la nomination

9 juin 2024, 21 heures. Emmanuel Macron s’adresse aux Français après les premiers résultats des élections européennes et annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Pour nous, élus, c’est branle-bas de combat. Dès le lundi 10 juin, tout l’agenda prévu s’annule. J’organise des réunions chez moi, le temps de digérer la nouvelle et de m’atteler à la suite. Deux jours plus tard, je réunis à Marcq-en-Barœul les équipes de chaque ville de ma circonscription. Une quarantaine de personnes répondent présentes, des soutiens fidèles que j’associe toujours à mes déplacements et mes visites. Le mardi 11 juin, nous reprenons notre bâton de pèlerin sur un marché à Marcq-en-Barœul à la rencontre des électeurs. Le premier tour a lieu le 30 juin. Autant dire une campagne éclair à devoir lancer les impressions, à sillonner les marchés, distribuer des tracts et remettre sur pied en un temps record la structuration logistique nécessaire.

Sur le terrain, la dissolution décidée par le président de la République est très mal comprise. Les habitants que nous croisons ne cachent pas leur colère. Nous, y compris dans le bloc central, sommes très critiques de ce choix pris seul, sans aucune consultation ni aucun avertissement. Nous ne sommes pas préparés, et parmi les cinq circonscriptions de Lille, il faut reconstruire les candidatures et motiver les troupes. Nous sommes à une petite année et demie des municipales et chaque action doit aussi s’inscrire dans cette perspective.

À ce stade, pour ces élections improvisées, nous n’avons pas de stratégie. Nous partons affaiblis. Nous parvenons toutefois à mobiliser des candidats. Raphaël Charpentier, conseiller métropolitain et conseiller municipal à Marcq-en-Barœul, sera mon suppléant sur la 9e circonscription du Nord, comme en 2022. Passé par le ministère des Armées et le ministère de l’Intérieur, il travaille comme directeur adjoint du cabinet de Gabriel Attal. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup, intelligent, fiable, ouvert, sur lequel toute mon équipe peut compter. Ingrid Brulant (Renaissance), conseillère municipale lilloise à mes côtés, se présente face au socialiste Roger Vicot sur la 11e circonscription. Ingrid vit à Wazemmes et s’est engagée avec ma liste Faire Respirer Lille dès le début. Elle a été ma directrice de campagne en 2020 et candidate aux départementales en 2021. Elle a tant appris de cette trajectoire, devenant une femme politique expérimentée et particulièrement pointue sur les finances, la sécurité, l’éducation et la communication. Bien qu’elle ait perdu au second tour, Ingrid a mené une campagne positive et a fait un très beau score. Elle a surtout occupé le terrain à Lomme, notre commune associée à Lille, et renforcé ainsi notre implantation. Vanessa Duhamel se présente pour la seconde fois sur la 1re circonscription et sera face à Aurélien Lecoq (LFI), qui remplace le très controversé Adrien Quatennens. Vanessa est commerçante à Lille et représente le MoDem lillois. Femme de culture, tenace et à l’esprit aiguisé, elle chemine maintenant à mes côtés depuis six ans. Nous avons renforcé notre confiance depuis que je lui ai cédé ma place à la métropole à mi-mandat, comme je m’y étais engagée. Elle ne gagne pas face à LFI mais incarne avec brio notre équipe Faire Respirer Lille. Ingrid et Vanessa sont des femmes fortes dont je suis extrêmement fière.

Arrêtons-nous quelques instants sur Adrien Quatennens qui, au lieu de faire profil bas avec sa condamnation pour violences conjugales, continue à se montrer très agressif à mon endroit, tout comme envers ses partenaires communistes et socialistes – ce qui n’était pas stratégiquement très pertinent, vu sa situation. Il aurait plutôt dû démissionner immédiatement et travailler à sa réhabilitation, mais non, il s’accroche à sa candidature lors des législatives. Je décide d’écrire une tribune pour le pousser à se retirer. Nous sommes nombreux à refuser qu’il soit désigné et élu. Ce serait une gifle à toutes les femmes, une insulte au combat féministe, une injure pour toutes les femmes qui souffrent sous les coups de leur conjoint. À force de protester publiquement, il abdique et c’est son suppléant qui portera le flambeau du Nouveau Front populaire à ces législatives 2024.

Dans la 2e circonscription, où se trouve une partie du quartier de Fives où je vis, Ugo Bernalicis (LFI) est candidat à sa réélection. Je parviens à convaincre une autre Violette, Violette Salanon, conseillère municipale à Villeneuve-d’Ascq, de s’engager. Elle fait partie de ceux qui ont maille à partir avec la mairie de Lille dont elle est salariée, qui a été malmenée et mise au placard pour ses engagements politiques. En une semaine, je rassemble autour de moi des femmes, et nous faisons face à des LFistes assez hargneux. J’essaie d’encourager le plus possible les femmes à prendre des responsabilités en politique et je les accompagne dans les marchés ou lors de porte-à-porte. Violette Salanon est battue mais fait un score très honorable. La députée Brigitte Liso (Renaissance), dans la 4e circonscription, élue depuis 2017, se représente et se fait réélire, ce qui n’a pas été une mince affaire. Elle faisait face à Charlotte Brun, adjointe au maire de Lille, particulièrement virulente contre elle mais aussi habituellement contre notre groupe Faire Respirer Lille en conseil municipal. Visiblement, les Lillois, pour les représenter à l’Assemblée, ont quand même préféré la candidate de la majorité présidentielle à une élue sectaire et dogmatique.

Entre le 17 et le 29 juin 2024, la campagne bat son plein. Armés de courage, nous formons une belle équipe, nuit et jour, sur le pied de guerre. Sébastien Lecornu me rend visite à Bondues pendant qu’Édouard Philippe soutient nos candidats dans la métropole. Entre les deux tours, je participe à un débat sur France 3 avec les candidats de ma circonscription, l’écologiste Odile Vidal-Sagnier sous la bannière Nouveau Front populaire, la jeune Alice Pogam (LR) et Valérie Talpaert (Reconquête). Après ce débat respectueux, je décide de revenir en vidéo sur le positionnement de mon opposante écologiste et le rôle du NFP dans la montée de l’antisémitisme en France. J’apprends par un communiqué sur les réseaux sociaux que les écologistes du Nord-Pas-de-Calais ont déposé une plainte en diffamation contre moi. Je ne suis pas inquiète sur le fond. Je ne l’ai pas attaquée nommément, j’attaquais son alliance avec le NFP et leur antisémitisme décomplexé. Récemment, Raphaël Enthoven, brillamment défendu par Me Richard Malka, a d’ailleurs été relaxé après avoir qualifié LFI de parti « passionnément antisémite ». Jamais je ne céderai un millimètre sur ce sujet.

Finalement, le 7 juillet 2024, je suis réélue députée de la 9e circonscription du Nord à l’issue du second tour des législatives avec 45,10 % des suffrages, devant Odile Vidal-Sagnier (32,22 %) et la candidate du RN Christine Landru (22,68 %). Paradoxalement, cette campagne qui s’annonçait difficile en raison du climat très hostile à la majorité du président de la République m’aura permis d’être réélue avec un meilleur score qu’en 2020. Les habitants ont reconnu mon travail et ma présence permanente sur le terrain pour défendre la circonscription. Ils m’ont aussi souvent indiqué faire la différence entre moi et le « macronisme » dont beaucoup ne voulaient plus entendre parler après cette sacrée dissolution.

La braderie de Lille, depuis que je suis élue, est devenue pour moi un moment important de la rentrée politique. Chaque premier dimanche de septembre depuis des dizaines d’années se tient à Lille la plus grande brocante à ciel ouvert d’Europe. C’est un événement cher aux Lillois. Moi-même, j’en garde de merveilleux souvenirs : l’occasion d’une sortie en famille pour dénicher de bonnes affaires et pour manger des moules frites. C’est à l’occasion de ces quelques jours, pendant lesquels se promènent un million de personnes, que les commerçants lillois font leur chiffre d’affaires puisque la brocante se prolonge sur la journée du lundi avec les prix braderie. On trouve des kilomètres de stands où les collectionneurs savent qu’ils vont pouvoir dénicher la perle rare. Enfant, je faisais collection de médailles religieuses et je vouais une certaine passion aux serviettes en papier que mon père me ramenait de ses voyages. La braderie me faisait rêver de nouvelles trouvailles.

En 2023, je décide d’organiser un déjeuner à la brasserie Le Meunier, au pied de la gare de Lille-Flandres, une brasserie traditionnelle et populaire où nous sommes accueillis à une quarantaine par Grégory. J’y invite Gérald Darmanin et Stéphane Séjourné. En 2024, j’invite à nouveau des personnalités locales mais aussi Élisabeth Borne, Première ministre démissionnaire, à manger les traditionnelles moules frites. Il fait un temps splendide comme souvent au moment de la braderie. Nous marchons dans les rues bondées. Je me souviens qu’Élisabeth Borne est impressionnée par la dimension de l’événement. Les gens s’arrêtent pour nous serrer la main et je vois des femmes la féliciter d’être arrivée si haut en politique. Nous atteignons le village des associations et les stands des partis politiques. Notre campagne des municipales a commencé un peu ce jour-là. Nous distribuons des questionnaires aux Lillois : « Si vous étiez maire de Lille, que feriez-vous en premier ? » Cela permet d’engager la conversation malgré le climat de tension politique et d’instabilité qui commence à poindre. Le lundi suivant, Emmanuel Macron nomme Michel Barnier comme Premier ministre.

Pour la composition du nouveau gouvernement, je fais partie des députés cités dans les médias pour une potentielle entrée. Je suis membre de la commission des affaires culturelles depuis 2022, immergée dans les sujets d’éducation aux médias, d’égalité des chances, de politique de la ville. Mon but est de devenir maire de Lille. Être nommée ministre serait bien sûr un honneur, et forcément un défi. Une belle manière de porter haut les couleurs de ma ville et surtout de servir la République. Tout se joue entre le 5 septembre, date de nomination de Michel Barnier, et le 18 septembre, formation définitive du gouvernement. Entre les deux, je vais vivre dans un temps très court des événements uniques.

Le mercredi 15 septembre, je suis chez moi à Lille et je reçois un appel de la secrétaire du Premier ministre. Elle me le passe et j’entends la voix de Michel Barnier : « Bonjour Madame, on ne se connaît pas encore vraiment. J’ai travaillé la composition de mon gouvernement. Au regard de vos engagements, j’ai décidé de vous nommer ministre de l’Éducation nationale. J’ai besoin de personnes fortes, cela va être très difficile. » Évidemment, je ne m’y attendais pas. C’est le cinquième poste du gouvernement, un défi immense autour de l’égalité des chances, les violences à l’école, la lutte contre le harcèlement. J’ai également un regard sur l’enseignement supérieur. Ma vision panoramique et mes engagements en tant que députée me renforcent. J’accepte avec grand honneur. Je suis très émue. Je pense aussitôt à ma mère professeure agrégée de français, à mon grand-père proviseur du lycée d’Armentières. Je pense à mon père professeur-chercheur en agronomie à l’université catholique de Lille. Je suis issue d’une famille estampillée « Éducation nationale ».

Tout se bouscule dans ma tête tant l’annonce me paraît un défi exceptionnel. Il me demande de travailler ma copie, de poser mes priorités et de réfléchir rapidement à une équipe. Je repense au travail que j’avais mené sur les rythmes scolaires lorsque j’étais directrice de cabinet à la mairie de Lille. Nous avions mené une étude sur l’impact du rythme scolaire sur la chronobiologie des enfants. Michel Barnier me demande de n’en parler à personne. Dès le lendemain, l’information fuite dans la presse. Je vois ma photo sur toutes les chaînes d’info en continu. Il s’agit certainement de tester l’opinion, pour voir si l’idée tient la corde. Ma mère m’appelle. Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Éducation nationale, que je connais, me propose de me conseiller et de m’aider pour viser les urgences et une déclaration de politique générale. Plusieurs autres personnes compétentes font de même. J’apprécie énormément ces gestes spontanés de soutien et d’encouragement.

Sur les réseaux sociaux, je vois des commentaires globalement positifs, notamment de la part de syndicats enseignants. Ma nomination n’est pas incohérente au regard de mes thèmes de prédilection. Pourquoi ? Parce que c’est un sujet sur lequel je travaille en profondeur depuis des années. De mon expérience et de mes engagements pour ma ville et à l’Assemblée, je tire toute ma force pour envisager de devenir ministre de l’Éducation nationale. Bien entendu, certains trolls ou opposants peu scrupuleux sautent sur l’occasion de cette nomination pour me dénigrer. Les jours passent et le gouvernement n’est pas nommé.

Le vendredi 17 septembre, je reçois un appel masqué du secrétariat du Premier ministre. Michel Barnier m’annonce personnellement qu’il ne peut pas me nommer ministre. Il m’explique que c’est sa décision, qu’il est sous pression, trop pour prendre un risque. « Vous ne pouvez pas faire partie de mon gouvernement, ne me demandez pas pourquoi, je sais que vous êtes quelqu’un de bien et je trouverai le moyen de travailler avec vous », me dit-il. Je suis « débranchée », comme on dit dans le jargon politique. Dur à vivre.

Tout est fini pour moi. J’apprends par Raphaël Charpentier, mon suppléant et conseiller de mon président de groupe parlementaire Gabriel Attal, que ce sont bien les mauvaises rumeurs qui ont pu faire changer d’avis Michel Barnier. Dans les médias, en revanche, je suis toujours ministre. Je continue à recevoir des félicitations et des offres de mise à disposition. Sauf que je suis la seule à savoir que ce n’est plus d’actualité. Mon amour-propre en prend un coup. La puissance des vents contraires lillois aura eu raison de cette nomination. Anne Genetet, députée Renaissance des Français de l’étranger, est finalement nommée le samedi. Je ne saurai jamais qui a réussi à faire pression sur Michel Barnier au point qu’il ne veuille pas de moi au gouvernement. Néanmoins, je sais que les barons du Grand Lille, qui dominent la ville et les institutions, s’entendent sur tous les dossiers et sont capables de tout pour me mettre des bâtons dans les roues.

J’ai deux options. Soit je tire un trait sur ce dossier et je n’en reparle plus, soit je décide de reprendre mon mandat de députée et de répondre aux nombreuses sollicitations médiatiques. Dès le dimanche soir, je suis sur les plateaux télé pour commenter la composition du gouvernement et soutenir cette nouvelle étape dont on espère qu’elle sera la bonne. Je joue le jeu en me montrant résiliente. Je félicite Anne Genetet. Je rentre à Lille et je poursuis mon chemin avec mes nombreux rendez-vous, permanences et cérémonies. Je suis invitée à France 3 Nord au journal télévisé du soir, interviewée quelques minutes en direct par Virna Sacchi que je connais bien. Elle me pose des questions sur le nouveau gouvernement Barnier et soudain elle me demande si la fausse rumeur des photos intimes et le procès perdu contre Mediacités peuvent expliquer le blocage pour devenir ministre de l’Éducation. Je suis saisie. Je ne m’attends pas du tout à cette allusion. Mais je parviens à répondre avec sérénité et combativité. Seul Michel Barnier détient le secret de ce renoncement. Peut-être qu’un jour il me le confiera. J’ai eu des regrets parce que je crois que j’aurais apprécié travailler avec lui, c’est un homme politique que je respecte.


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24 février 2026