Les loyers et le plan d’urgence commercial

Au mois d’août 2025, mon ami Thibault Vanderschelden, huissier de justice à Lille, m’alerte par texto. Une pétition vient d’être lancée par l’un de ses contacts commerçants, Thomas Delcroix, avec Juliette Sgarbi : « À Lille, les loyers commerciaux étranglent les commerces, il est temps d’agir. » Il me signale cette mobilisation naissante. Je la découvre sur les réseaux sociaux et je comprends immédiatement que le sujet va prendre une ampleur considérable.

Bien sûr, je connaissais déjà les difficultés d’un commerce lillois qui se meurt. Mais cette fois, je perçois autre chose : un élan. Très vite, la pétition rassemble 3 000 signataires. Des commerçants en première ligne, tout comme des habitants attachés à l’attractivité de Lille, à son dynamisme économique, à la survie des commerces de proximité. Beaucoup de Lillois se sentent concernés parce qu’au fond, c’est l’âme de la ville qui est en jeu.

Début septembre, je rencontre Thomas et Juliette dans l’un de ses restaurants. Thomas possède une dizaine d’enseignes à Lille, dont Coucou, sur la Grand-Place. Il m’expose la réalité brutale de son quotidien : des relations tendues avec la ville, notamment avec le service urbanisme sur des travaux réalisés, mais aussi avec ses bailleurs, qu’il n’arrive plus à payer. Son modèle économique ne tient plus, parce que l’écart se creuse entre le chiffre d’affaires et le poids des charges – au premier rang desquelles le loyer. Je me souviens de ce que me dit Juliette : le loyer de sa boutique à Lille est plus élevé que celui de sa boutique à Paris, dans le Marais.

Très vite, je me rends compte que les commerçants lillois ne souffrent pas d’un seul problème mais d’une crise multifactorielle : effondrement de la fréquentation, conjoncture économique difficile, concurrence du e-commerce et des plateformes et, au-dessus de tout, une accumulation de contraintes locales mal gérées. Depuis septembre, ils observent une chute inédite du trafic dans les principaux quartiers commerciaux (Vieux-Lille, rue Esquermoise, rue Basse, Grande-Chaussée). Des enseignes historiques, pourtant performantes, annoncent des chiffres d’affaires jamais vus, souvent dans le rouge. Les perspectives sont sombres et les fermetures se multiplient. Plusieurs restaurants sont en redressement judiciaire ; Grand Scène a annoncé sa fermeture le samedi 4 octobre.

J’échange avec la gérante de Grand Scène depuis plusieurs mois. Elle se plaint de l’absence totale des élus lillois à ses côtés pour anticiper les difficultés et redynamiser la rue de Béthune, si délaissée. Je parle avec des commerçants du Vieux-Lille : en porte-à-porte, avec mon équipe, je retrouve les mêmes plaintes, les mêmes constats partout. La mairie ne mesure pas la souffrance, la baisse du chiffre d’affaires, les problèmes de sécurité, de propreté et de stationnement.

Les commerçants dénoncent des plans de circulation aberrants – notamment dans le Vieux-Lille –, l’absence de parkings relais avec navettes gratuites, des parkings saturés dès le samedi matin (Carnot en particulier) et des tarifs dissuasifs (140 à 150 euros par mois, soit près de 10 % d’un SMIC pour un salarié). Les clients de la périphérie et les Belges désertent la ville en disant que « venir à Lille, c’est devenu une corvée ». À cela s’ajoutent des travaux interminables et trop souvent menés sans concertation.

Les chantiers urbains (place Philippe-Lebon, rue Solférino, rue Grande-Chaussée, boulevard Carnot) sont jugés trop longs, mal coordonnés avec les temps forts commerciaux et insuffisamment anticipés. Les pertes sont parfois considérables, jusqu’à -40 % de chiffre d’affaires. Les dispositifs d’indemnisation, eux, sont perçus comme inaccessibles ou inefficaces.

Dans ce contexte déjà explosif, la question des loyers devient l’étau final. Dans certaines rues de l’hypercentre et du Vieux-Lille, les loyers ont atteint des niveaux économiquement insoutenables, aggravés par une indexation sur l’inflation qui produit des hausses mécaniques parfois totalement déconnectées de la réalité de l’activité. Certains loyers dépassent 2 000 euros hors taxe du mètre carré par an, plaçant Lille devant Lyon, Bordeaux, Marseille ou Nice. À ces montants, la marge disparaît : beaucoup de commerces ne tiennent plus. Et comme si cela ne suffisait pas, les charges transférées explosent : assurance, travaux et, de plus en plus souvent, taxe foncière refacturée au locataire.

Ce qui rend la situation encore plus absurde, c’est que la flambée des loyers n’implique pas toujours un investissement des bailleurs dans la qualité du bâti. De grandes foncières, parfois internationales, peu présentes sur le terrain, laissent des immeubles se dégrader. Certaines préfèrent même laisser des locaux vacants plutôt que de baisser un loyer, quitte à fragiliser tout un tissu commercial. Résultat : les indépendants ferment, les rues se vident et l’identité de Lille recule au profit de chaînes standardisées.

En écoutant ces témoignages et en lisant attentivement la pétition, je mesure l’ampleur du problème : ce ne sont plus les commerçants qui vivent du fruit de leur travail, mais un système où la rente écrase l’activité. Peu à peu, cela conduit à la fermeture des commerces, à la standardisation des centres-villes et à la disparition des enseignes indépendantes qui font l’authenticité de Lille.

Je les soutiens pleinement, avec détermination, dans ce combat légitime pour protéger leur activité, leurs salariés et l’identité même de notre centre-ville. Le plus révoltant, c’est que des outils existent depuis quinze ans. D’autres villes les ont mobilisés : Paris, Lyon, Toulouse, ou encore Dunkerque, Valenciennes. À Lille, malgré les interpellations répétées depuis 2020 par mon groupe, rien n’a été engagé à la hauteur de l’urgence : ni stratégie foncière efficace, ni usage pleinement assumé du droit de préemption, ni véritable plan pour préserver la diversité commerciale. Résultat : la vacance progresse, la spéculation continue et le retard de Lille devient criant.

Soyons lucides : aucun pays, aucune grande capitale européenne n’a réussi à imposer un encadrement légal général des loyers commerciaux, notamment pour des raisons juridiques évidentes (droit de propriété, liberté contractuelle, liberté d’entreprendre). Mais partout, des villes ont trouvé des moyens d’agir : foncières publiques, baux encadrés sur le foncier public, zones de diversité commerciale, protection patrimoniale. Lille mérite mieux. Ses commerçants et ses habitants aussi.

Pour moi, la réponse doit être à la fois municipale et nationale. Je m’engage à travailler avec eux et à revenir avec des solutions concrètes. Comme future maire de Lille, je veux agir sur la propreté, la sécurité, la circulation, l’animation des quartiers… tout comme sur le foncier commercial. J’ai des propositions très précises : trois locales et deux nationales.

D’abord, au niveau local, je veux utiliser un outil existant, le « bail social commercial », inspiré du logement social, permettant à la collectivité de conventionner certains locaux à loyers modérés en ciblant prioritairement les commerces de proximité essentiels à la vie de quartier (librairies, artisans, boulangers, épiceries). Ces baux offriraient de la visibilité et de la sécurité aux indépendants tout en garantissant la diversité commerciale. Paris, Lyon, Béziers, Nevers ont déjà engagé des démarches en ce sens.

Ensuite, il est urgent de créer une foncière municipale commerciale capable de préempter, réhabiliter et relouer. Lille a bien lancé en 2022 une étude de faisabilité, mais elle est restée tardive et floue, sans traduction concrète. Ailleurs, les choses avancent : le fonds de restructuration des locaux d’activité (plan de relance 2020-2022) a mobilisé 60 millions d’euros pour accompagner la création d’une centaine de foncières et la réhabilitation de 6 000 commerces. La Banque des Territoires est aujourd’hui actionnaire de dizaines de foncières actives, couvrant une grande partie du territoire. Valenciennes et Dunkerque, tout près de nous, sont déjà très avancées.

Troisième levier local : utiliser pleinement les outils de préemption sur les fonds de commerce et les baux commerciaux afin d’éviter la mono-activité et de protéger l’équilibre des rues commerçantes. Paris le fait via la SEMAEST, Lyon dans la Presqu’île, Toulouse dans plusieurs quartiers. Et dans certaines rues, il faut aussi assumer des quotas de diversité commerciale en passant par l’urbanisme, la protection patrimoniale ou des clauses dans les baux publics lorsque la ville est propriétaire. Là encore, c’est une question de volonté municipale.

Le 6 octobre 2025, je retrouve Thomas et Juliette au Coucou pour leur présenter ma position, mes projets et mes propositions de loi. Je tiens à une règle simple : revenir vers celles et ceux qui m’interpellent, rendre compte du travail accompli. Je l’explique ensuite publiquement dans un communiqué, puis je porte ce combat au conseil municipal du 10 octobre. Car derrière les chiffres, il y a une conviction : défendre les commerçants lillois, ce n’est pas un sujet sectoriel, c’est un projet de ville. Il s’agit de choisir entre un centre-ville vivant, divers, indépendant, et un centre-ville standardisé, réservé à quelques grandes enseignes capables d’absorber des loyers démesurés.

En tant que députée, je travaille sur trois leviers législatifs précis : d’abord, le plafonnement de l’indice des loyers commerciaux (ILC), pour limiter les hausses mécaniques déconnectées de l’activité ; ensuite, l’augmentation de la taxe sur les locaux commerciaux durablement vacants, afin d’inciter les propriétaires à remettre leurs surfaces sur le marché à des conditions raisonnables ; enfin, la limitation de la refacturation de la taxe foncière aux locataires commerciaux, pratique devenue massive et qui asphyxie les indépendants.

Je dépose donc à l’Assemblée une proposition de loi pour instaurer une taxe renforcée sur les locaux vacants depuis plus de six mois sans justification valable (travaux, vice technique, procédure judiciaire), que j’espère faire rapidement inscrire au calendrier parlementaire. J’en dépose une deuxième pour plafonner l’ILC, et j’ajoute une troisième sur l’encadrement de la refacturation de la taxe foncière. Trois textes que j’espère faire cosigner puis voter début 2026, parce qu’il y a urgence.

Qu’a fait Arnaud Deslandes, de son côté ? Il a rencontré les pétitionnaires, puis il a répondu comme toujours : en écrivant au Premier ministre puis en restant les bras ballants. Il annonce une « charte des loyers commerciaux », dispositif sans contrainte, donc sans efficacité. Aucune action municipale à la hauteur, aucune avancée concrète. Et aucun travail de fond engagé par les parlementaires lillois de la majorité municipale.

Je repense enfin au conseil municipal du 10 octobre 2025, où je porte la voix de commerçants à bout de souffle et où le maire socialiste Arnaud Deslandes, au lieu de répondre sur le fond, choisit l’insulte délibérée. En pleine séance, il crie : « Oui, il faut un plan d’urgence pour le commerce lillois, il y a urgence à dégager la macronie ! » Ces propos violents portent atteinte à la légitimité et à la représentativité des élus d’opposition. Pire, lorsque je souhaite réagir, la parole m’est refusée, en violation du droit d’expression reconnu aux élus d’opposition par l’article L.2121-27-1 du Code général des collectivités territoriales.

Ce double manquement constitue une atteinte grave à la dignité du débat démocratique et au bon fonctionnement du conseil municipal. Le maire, en tant que président de séance, a pourtant le devoir d’assurer la neutralité, la sérénité et le respect mutuel entre élus (article L.2121-16 du CGCT). Notre groupe Faire Respirer Lille a aussitôt demandé que les propos du maire et le refus de parole soient inscrits au procès-verbal, que le maire présente des excuses publiques et que soit garanti à l’avenir le respect du droit d’expression de l’opposition.

Au fond, pourquoi Arnaud Deslandes agit-il avec autant de morgue ? Peut-être croit-il que les commerçants ne sont pas des électeurs et que leur voix compte peu. Il serait surpris de découvrir que beaucoup vivent à Lille – s’il faisait un peu plus de porte-à-porte. Aller boire un café au comptoir, discuter avec les restaurateurs, les cafetiers, les commerçants, c’est prendre le pouls de l’économie locale : celle qui fait de Lille une ville attractive et vivante… ou pas. Je suis habituée à ces sorties injurieuses et antidémocratiques ; cela n’en reste pas moins choquant, et cela en dit long sur la manière de gérer les dossiers d’une ville.


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24 février 2026