Le budget, la transparence et l’éthique

Mon intérêt pour la gestion des deniers publics ne s’est pas forgé dans l’abstraction. Il s’est aiguisé au contact de faits parfois dérangeants, souvent révélateurs. Je veux faire allusion à ceux que j’ai dénoncés en 2021 sur l’utilisation des chauffeurs de la maire à des fins privées à Lille. Aux millions d’euros dépensés dans des projets culturels dispendieux, sans information suffisante des élus et des citoyens de notre métropole, comme Lille 3000 ou l’Institut pour la photographie. Aux silences auxquels on se heurte lorsque l’on ose pointer du doigt ces gabegies : tribunaux judiciaires lents et impersonnels, tribunaux administratifs timides, chambre régionale des comptes coincée dans son programme annuel et sourde aux alertes citoyennes… En tant que citoyenne et élue locale d’opposition, j’ai agi à chaque fois que je le pouvais, courageusement, sans me préoccuper des critiques inévitables quand on dérange. Juste faire mon devoir.

En tant que maire de Lille, les sujets de la bonne gestion de la ville, de la transparence des dépenses et de l’éthique seront ma boussole. J’ai suivi avec attention récemment le travail mené sur le compte X « Transparence Citoyenne », qui a mis en lumière, chiffres à l’appui, les frais de représentation d’Anne Hidalgo avant d’élargir son regard critique aux pratiques de nombreux maires. Ces révélations successives sur Paris sont extrêmement choquantes. Ce travail de vigilance citoyenne, parfois brutal mais salutaire, rappelle une évidence trop souvent oubliée : l’argent public n’est jamais un détail technique, encore moins une affaire privée. Il engage une responsabilité morale aussi bien que juridique et impose aux élus une exemplarité absolue. À l’aune de cela, j’ai progressivement construit ma propre exigence, et là s’est imposée la nécessité d’un contrôle rigoureux, constant, assumé de l’action municipale.

Être maire d’une grande ville n’est pas une fonction ordinaire. C’est exercer au plus près des citoyens une part de l’autorité de la République. Le maire gère des budgets considérables, signe des actes administratifs engageant durablement la collectivité, préside la police municipale, attribue des marchés publics et incarne, au quotidien, la parole et l’exemplarité de la puissance publique.

À ce niveau de responsabilité, le respect formel de la loi ne saurait constituer un horizon suffisant. La loi fixe un minimum ; la fonction exige davantage. Elle impose une exigence morale élevée, fondée sur la probité, la transparence, la sincérité des actes et la confiance. Un maire demande aux habitants de respecter les règles communes ; il ne peut le faire que s’il est lui-même irréprochable dans son rapport à la vérité, à l’argent public et à l’intérêt général.

La démocratie locale repose sur un pacte de confiance. Cette confiance est fragile. Elle se construit lentement et se détruit rapidement. Lorsqu’elle est entamée, ce n’est pas seulement une majorité municipale qui vacille, mais l’idée même que l’action publique puisse être exercée avec intégrité. C’est pourquoi l’exemplarité n’est pas un slogan moraliste. Elle est une condition de l’efficacité de l’action publique et de la crédibilité de la parole politique.

À mes yeux, l’exemplarité ne peut rester un principe abstrait ou un slogan de campagne. Elle doit se traduire par des engagements concrets, vérifiables et opposables. C’est pourquoi je ferai partie des tout premiers candidats à s’engager formellement sur la transparence de l’action municipale.

Je signerai les chartes de transparence citoyenne : publication en open data des dépenses et notes de frais, encadrement strict des frais de représentation, limitation des dépenses personnelles sur fonds publics, promotion active du droit à l’information et de l’accès aux documents administratifs, prévention des conflits d’intérêts, transparence des décisions, vigilance sur l’attribution des marchés publics, protection des lanceurs d’alerte et renforcement des contre-pouvoirs locaux. Ces exigences ne traduisent pas une défiance envers l’action publique ; elles en sont au contraire la condition de crédibilité et d’efficacité.

Être maire, ce n’est pas seulement porter une vision politique et une éthique personnelle. C’est assumer la responsabilité pleine et entière de la gestion des deniers publics, d’un budget lillois de près de 500 millions d’euros annuels en fonctionnement, dans le respect scrupuleux du droit, de la transparence et de l’intérêt général. Une exigence que le dernier conseil municipal de ce mandat est venu rappeler de manière brutale.

Ce premier budget présenté par le nouveau maire « intérimaire » de Lille pour 2026 aurait dû être un moment de clarification et de sérieux. Il s’est transformé en démonstration d’impréparation. Dès l’examen du rapport d’orientation budgétaire, j’ai identifié, avec l’appui d’experts en finances publiques et en droit des collectivités, des irrégularités substantielles dans la procédure. Elles ne relevaient pas de simples oublis formels, mais de manquements aux règles fondamentales qui encadrent l’élaboration d’un budget municipal.

Le rapport d’orientation budgétaire transmis aux élus ne comportait pas plusieurs informations pourtant obligatoires. Aucune indication sur la tarification des services municipaux, aucune présentation des relations financières avec la métropole européenne de Lille, aucune donnée sur les heures supplémentaires rémunérées ni sur les avantages en nature accordés aux agents. Ces éléments ne sont pas optionnels. Leur absence rend le débat d’orientation budgétaire juridiquement non conforme et fragilise, par ricochet, l’ensemble du budget primitif qui en découle. La jurisprudence administrative est constante : un vice affectant le débat d’orientation budgétaire peut entraîner l’annulation pure et simple du budget.

À ces manquements de fond s’est ajouté un vice de procédure particulièrement grave. Les documents budgétaires n’ont pas été transmis à l’ensemble des conseillers municipaux dans les délais légaux. Seuls les membres de la commission des finances en ont été destinataires dès la fin novembre, tandis que les autres élus n’ont reçu les documents qu’avec la convocation au conseil municipal, soit bien en deçà du délai de douze jours imposé par la loi pour permettre un examen sérieux et éclairé du budget. Là encore, la règle est claire, et son non-respect expose la collectivité à un risque contentieux majeur.

La réponse du maire a été dans un premier temps laconique et irresponsable. Mais finalement, ces irrégularités, que je lui ai signalées officiellement et à plusieurs reprises, ont conduit, à une heure du conseil municipal du 12 décembre, au retrait précipité du vote du budget de l’ordre du jour. Ce report n’était pas une manœuvre politique, mais une mesure de sauvegarde imposée par la réalité juridique. Sans cette alerte, Lille aurait pu se retrouver dans la situation de villes récemment sanctionnées par la justice administrative, avec un budget annulé et une action municipale paralysée.

Cet épisode révèle une réalité préoccupante. On ne s’improvise pas maire d’une grande ville. Moins de neuf mois après son installation à la tête de la mairie de Lille, le successeur de Martine Aubry connaît déjà un sérieux revers. La gestion budgétaire exige de la compétence, de la méthode et une parfaite maîtrise des règles. Présenter un budget juridiquement fragile, mal préparé, transmis hors délais, ce n’est pas seulement une erreur technique, c’est une faute politique. Mon action, dans cette séquence, n’avait qu’un objectif, protéger Lille, ses institutions, ses finances et tous ceux qui dépendent du budget municipal. Une condition minimale du respect dû aux Lilloises et aux Lillois.

Lorsque l’on regarde le budget de la ville de Lille en fin de mandat, inutile de se perdre dans les artifices de présentation. La trajectoire financière est désormais connue, documentée et largement établie, notamment par les constats de la chambre régionale des comptes. Elle ne prête plus à un débat idéologique, mais à une lecture lucide de chiffres qui parlent d’eux-mêmes.

L’encours de dette dépasse les propres prévisions de la majorité sortante. La capacité de désendettement frôle désormais les 10 ans, là où elle s’élevait à 6,2 années au début du mandat. Le taux de taxe foncière est supérieur à la moyenne des villes de même strate. Quant à la capacité d’autofinancement, elle est annoncée comme quasi nulle à l’horizon 2026, en chute libre par rapport aux exercices précédents, faute d’une action sérieuse sur les charges de fonctionnement. À ce stade, il est difficile de trouver encore des indicateurs véritablement au vert.

La question centrale devient alors inévitable : pour quel projet politique cette trajectoire budgétaire a-t-elle été suivie ? Que restera-t-il, concrètement, de ces six années pour les Lilloises et les Lillois ?

Je me souviens des mandatures de Pierre Mauroy, de cette volonté assumée de replacer Lille sur la carte de France et d’en faire bénéficier l’ensemble de ses habitants, sans distinction. Je me souviens aussi des premières années de Martine Aubry, de cette « société du bien-être et du respect », ce « care » (le soin, en français) théorisé il y a plus de quinze ans, qui s’est traduit, à l’époque, par des politiques sociales d’emploi et de renouvellement urbain tangibles, en particulier lorsque la ville et la métropole avançaient ensemble.

Le mandat qui s’achève n’aura pas été de cette trempe. Certes, le contexte international, sanitaire, économique et politique a pesé lourdement. Mais au terme de six années, l’impression dominante est celle d’un manque de cap clair. Comment avoir un cap, une ambition, quand, comme Martine Aubry, on s’était engagé à ne faire que trois mandats et finalement à en faire quatre ? Comment avoir un cap quand on s’est engagé à aller au bout du mandat pour finalement démissionner et laisser sa place un an avant la fin ? En matière budgétaire, cela s’est traduit par une logique de saupoudrage : multiplier les priorités, c’est souvent renoncer à en assumer réellement aucune.

L’appel à projets peut être un outil utile lorsqu’une collectivité fixe un horizon politique clair. Il devient contre-productif lorsque cette collectivité se transforme en contrôleur de gestion de structures auxquelles elle a délégué des missions de service public. Dans une ville comme Lille, le rôle des élus est de définir un cap, pas de se comporter comme de simples chefs comptables.

À l’inverse, le projet que je porte avec le collectif Faire Respirer Lille repose sur des priorités assumées, claires et hiérarchisées. Trois, en particulier, devraient mobiliser beaucoup plus fortement les moyens municipaux.

La première est celle de la sécurité. Lorsqu’on analyse le budget prévisionnel de la majorité sortante, on constate que les dépenses consacrées à la sécurité, à l’hygiène et à la salubrité représentent à peine 2,57 % des dépenses municipales, fonctionnement et investissement confondus. Plus révélateur encore, le mot « sécurité » est tout simplement absent des documents budgétaires. Ce silence vaut aveu. Il traduit l’absence de volonté politique de prendre pleinement part au rétablissement de la sécurité à Lille. Pourtant, seule une stratégie volontariste (associant vidéoprotection, équipements adaptés, recrutements, formations et armement de la police municipale) peut produire des résultats durables.

La deuxième priorité concerne l’attractivité et la vitalité de la ville. Lille ne pourra se redresser sans une action résolue en faveur de la propreté de l’espace public : corbeilles, toilettes publiques, nettoyage, entretien quotidien. Elle ne pourra pas non plus se passer de ses commerçants et de ses entrepreneurs, qui créent de l’emploi et de l’activité économique. Or ceux-ci sont trop souvent confrontés à des démarches administratives dissuasives, à des refus incompréhensibles ou à des chantiers permanents qui fragilisent leur activité. Une ville dynamique est une ville qui accompagne ses commerçants, notamment par des aides au démarrage ou au loyer dans les périodes les plus difficiles.

Enfin, la troisième priorité est celle du bien-être, du sport et de la santé, qu’elle soit physique ou mentale. Cela suppose un renforcement du service municipal des sports, la rénovation des équipements, un soutien durable aux associations de proximité. À l’inverse, les opérations événementielles coûteuses, les « actions paillettes », captent des moyens importants sans produire d’effets structurels à long terme.

Un budget n’est jamais un simple tableau de chiffres. C’est une déclaration politique. Il révèle une vision, des choix, parfois des renoncements. C’est à cela que je m’engage auprès des Lilloises et des Lillois s’ils me choisissent comme maire.

Être maire de Lille, ce n’est pas seulement administrer la ville-centre. C’est, qu’on le veuille ou non, être l’un des acteurs majeurs de la métropole européenne de Lille, une institution qui structure le quotidien de plus d’un million d’habitants. Lille n’est pas isolée, elle est le cœur d’une grande eurométropole transfrontalière, industrielle, universitaire, économique et populaire, où les destins de Roubaix, Tourcoing, Villeneuve-d’Ascq, Wattrelos ou Faches-Thumesnil sont profondément imbriqués. Penser Lille sans penser la métropole, c’est renoncer à comprendre les enjeux réels du logement, des mobilités, du développement économique, de la transition écologique ou de la sécurité. Ma vision a toujours été claire : une métropole équilibrée, rigoureuse, ambitieuse, protectrice des communes comme de l’argent public et capable de se projeter sans se perdre.

Or cette métropole traverse aujourd’hui une crise politique et morale sans précédent. La condamnation du maire de Roubaix, devenu inéligible, a profondément ébranlé la confiance démocratique dans l’une de ses villes les plus emblématiques. Quelques semaines plus tard, c’est le président même de la métropole européenne de Lille, Damien Castelain, qui est à son tour condamné en appel et déclaré inéligible. Sans oublier qu’à la date de parution de ce livre, Martine Aubry, ancienne maire de Lille et présidente de la métropole, est toujours visée par une enquête préliminaire pour corruption liée aux municipales de 2020, l’affaire Boudersa.

La métropole européenne de Lille aborde donc une période charnière de son histoire institutionnelle. L’élection imminente de sa présidence, à l’orée de 2026, s’inscrit dans un contexte de fragilisation politique et de recomposition profonde des équilibres métropolitains. À l’approche des élections municipales, les rapports de force évolueront inévitablement, avec une polarisation accrue du débat public et une présence renforcée des forces politiques les plus radicales. Dans ce contexte déjà dégradé, le risque de bascule de plusieurs communes vers une gauche radicale assumée après Faches-Thumesnil – à Wattrelos, Roubaix, Villeneuve-d’Ascq – impose une vigilance accrue. L’enjeu n’est pas seulement de désigner un exécutif, mais de préserver la stabilité de l’institution, d’éviter les divisions internes et de bâtir un projet métropolitain clair, lisible et majoritaire. Les défis à relever sont structurants : mobilité, logement, attractivité économique, transition écologique, solidarité territoriale et maîtrise des équilibres financiers. Autour de Marie Tonnerre, la présidente du groupe Métropole Avenir auquel mes élus Faire Respirer Lille appartiennent, et avec Gérald Darmanin, la conviction partagée est que nous devons porter une méthode fondée sur l’anticipation, le dialogue et le rassemblement, afin de concilier le soutien indispensable aux communes – en particulier les plus petites et les moyennes – et une ambition forte pour une grande métropole européenne capable de décider, d’investir et de se projeter sur le long terme.

C’est précisément au nom de cette responsabilité du long terme à la métropole que j’ai décidé d’alerter officiellement sur un dossier majeur. Le projet dit « MEL 2 » porte sur la construction d’un nouvel immeuble de bureaux pour les services de la métropole. Par un courrier adressé au premier vice-président de la métropole européenne de Lille, j’ai demandé le retrait de deux délibérations inscrites à l’ordre du jour du conseil métropolitain du 19 décembre 2025 en m’appuyant sur des éléments précis et documentés. J’y pointe des manquements graves aux procédures, des risques juridiques sérieux liés à l’appel d’offres, mais aussi une carence manifeste d’information des élus métropolitains, appelés à voter sans disposer des documents finalisés ni des éléments déterminants, notamment sur les attributaires des marchés. Dans ces conditions, le risque contentieux était évident, presque mécanique.

Au-delà des aspects juridiques, cependant, c’est la crise de gouvernance qui rendait ce vote profondément irresponsable à mes yeux. Ce projet avait été porté conjointement par un président désormais inéligible et par une maire de Lille sur le départ, dans les toutes dernières semaines d’une mandature. Engager plus de 80 millions d’euros – contre 37 millions annoncés quelques années plus tôt – dans un contexte budgétaire national dégradé, sans attendre l’élection d’un nouvel exécutif métropolitain et d’un nouveau maire de Lille, relevait d’une fuite en avant. J’ai rappelé un précédent lourd de conséquences, celui du Grand Stade, attribué lors du dernier conseil communautaire de 2008, dont les suites judiciaires ont empoisonné la métropole pendant près de vingt ans.

Cette alerte fut faite en responsabilité. Calmement, par écrit, en m’exposant. Pourtant, comme trop souvent, la réponse institutionnelle n’a pas été le débat de fond mais le mépris. Lors du conseil métropolitain du 19 décembre, Michel Colin, le vice-président, a choisi l’ironie, la moquerie, allant jusqu’à évoquer la diffamation. Comme si alerter sur l’usage de l’argent public devenait suspect. Comme si demander de la prudence, de la transparence et du respect de la part des élus relevait de l’attaque personnelle. J’ai connu ces réflexes tout au long de mon engagement. À chaque fois que l’on ose dire, questionner, documenter, on reçoit en retour l’intimidation, le discrédit ou le sarcasme.

Je revendique pleinement ce rôle de lanceuse d’alerte. Non par posture, mais par devoir. L’histoire politique et judiciaire de notre métropole montre que les alertes ignorées finissent toujours par ressurgir, souvent trop tard, au détriment des habitants. Je sais que cette affaire n’en restera pas là. Et je sais aussi que, face au temps long, ce ne sont ni les moqueries ni les intimidations qui tiennent, mais les faits. La métropole mérite mieux que l’aveuglement. Elle mérite une gouvernance exigeante, courageuse et profondément respectueuse de l’intérêt général. Un nouveau cycle va s’ouvrir à la métropole européenne de Lille. C’est une bonne chose. Au moment où j’écris ces lignes, les candidats à la présidence pour remplacer Damien Castelain ne sont pas encore connus, mais s’il le souhaite, je crois que Gérald Darmanin serait le plus légitime et le plus respecté pour porter haut la métropole lilloise. En tout cas, si je devenais maire de Lille, je serais à ses côtés pour relever le défi.


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24 février 2026