Le délit de fuite et les violences routières

Me voilà à un an presque des élections municipales. Je suis loin de mesurer la tornade qui m’attend. Politiquement, la situation reste instable puisque le 5 janvier 2025, François Bayrou remplace Michel Barnier qui aura tenu à peine quatre mois. Je continue à garder espoir. Mais dès le 1er janvier, la réalité prend le pas. C’est dans ma deuxième ville de cœur, Hautmont, que se produit le premier féminicide de l’année. Isabelle Mortaigne, aide à domicile de cinquante-deux ans, avait porté plainte contre son mari violent. Il a fini par la tuer. Un hommage s’organise quelques jours après sa mort. Près de 300 personnes affluent, une rose blanche à la main.

La région des Hauts-de-France est gangrenée par les violences intrafamiliales, dont le taux est très élevé. Aurore Bergé, alors ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes, fait le déplacement. Je suis présente aussi, cette fois avec mon écharpe d’élue du Nord, aux côtés du maire Stéphane Wilmotte. Nous nous réunissons avec les élus du conseil municipal à la mairie et Aurore Bergé promet de revenir quelques mois plus tard pour une série de mesures visant à renforcer la formation des gendarmes dans le recueil de la parole des femmes victimes de violences. Le manque de moyens et de réactivité des forces de l’ordre pour intervenir lors de violences est dramatique. Et c’est pourtant précisément dans ces territoires, les plus abîmés, les plus balafrés, qu’il faudrait agir et apporter un rééquilibrage.

Janvier, c’est le mois des vœux auxquels j’assiste dans chaque ville de ma circonscription, mais aussi ceux que je présente en tant que députée. Mon agenda est bien rempli. Je visite l’Institut des jeunes aveugles du Vieux-Lille, les locaux de la Banque alimentaire du Nord, j’assiste au 80e anniversaire de la CRS 11 de Lambersart et de ses 167 agents. Je coupe la galette des rois dans le quartier de Fives. Chaque lundi, je tiens mes permanences, partageant mon temps entre le vote du budget à l’Assemblée et ma 9e circonscription. Et puis, il y a ce 30 janvier en compagnie du grand chef étoilé Yannick Alléno. Non pas pour ses créations culinaires légendaires, mais pour son engagement sans faille dans la prévention des délits routiers, après que son fils Antoine, vingt-quatre ans, ait été fauché mortellement par un conducteur ivre en 2022. Il fait une tournée dans toute la France pour porter ce message et apporter de l’aide aux familles, celle justement qu’il n’a pas eue lorsque ce drame lui est arrivé. Il est de passage à Lille.

Lorsque je l’apprends par les réseaux sociaux, je décide d’aller le voir. En tant que candidate à la mairie de Lille, saluer les grandes personnalités françaises ou internationales qui viennent me semble le minimum de l’accueil et du respect. Je suis impressionnée par son parcours et son action. Depuis le drame qu’il a vécu, l’Association Antoine Alléno a pour but de venir en aide aux victimes d’actes de violence mortels, aux familles endeuillées et de tout mettre en œuvre pour prévenir des ravages de l’alcool et des drogues au volant. Il vient présenter le projet « Alive », mené avec l’artiste JR. L’idée est de photographier des parents qui ont perdu leur enfant pour commémorer la mémoire des victimes. Mille cinq cents portraits de proches de victimes de la route doivent être collés à même la chaussée du pont d’Iéna à Paris, puis arrachés pour symboliser l’abandon des co-victimes par notre société. « Rendons visibles les invisibles », dit-il.

Cet engagement me touche particulièrement car je suis interpellée à Lille lors de mes permanences par des parents détruits qui n’arrivent pas à obtenir justice après la mort de leurs enfants dans des accidents de la route que Yannick Alléno lutte pour requalifier en homicides routiers volontaires. Il s’est battu pour qu’une loi le formalise. Ma collègue Anne Brugnera, députée du Rhône (Ensemble), a travaillé avec d’autres à une proposition de loi créant l’homicide routier et visant à lutter contre la violence routière. Loi qui a été promulguée le 9 juillet 2025. De mon côté, je poursuis le travail avec mon collègue le député de Moselle Fabien Di Filippo (LR) sur une proposition de loi visant à étendre la qualification d’homicide aux violences ou négligences ayant causé le décès in utero d’un fœtus viable. Pour cela, je suis accompagnée par l’avocat lillois en préjudice corporel Me Antoine Régley qui est très engagé auprès de nombreuses victimes d’accident de la route et de familles endeuillées par un accident mortel. Très actif sur les réseaux sociaux, il m’avait contactée et je l’avais rencontré dans son cabinet lillois en pleine affaire Pierre Palmade. Il me parle d’un couple d’Arras qui a perdu son bébé, Jade, dans un accident de la route, sur le chemin de la maternité, en juillet 2023. Angélique et Valentin, couple du Douaisis, avaient déposé plainte pour homicide volontaire. Comme attendu, le parquet d’Arras a rejeté leur plainte en raison de « l’état actuel du droit ». Cet avocat me demandait d’agir.

Nous sommes réunis autour de Yannick Alléno au Clarance Hôtel où a lieu la séance de photographies pour l’étape lilloise du projet « Alive ». J’y rencontre d’autres familles touchées par ces homicides. Et notamment Isabelle Raux-Welvaert, mère d’un des trois policiers morts en service à Roubaix, percutés par un chauffard alcoolisé et drogué qui roulait à contresens. Sa fille Manon, et ses deux collègues, Paul et Steven, élèves à l’école de police de Roubaix, ont été tués le 21 mai 2023. Elle se bat, comme Yannick, pour faire évoluer la loi, pour que l’homicide routier remplace l’homicide involontaire en cas d’accident mortel et lorsque le conducteur est sous l’emprise de stupéfiants, d’alcool ou en excès de vitesse. Elle milite pour que les enquêtes judiciaires soient non seulement plus rapides, plus approfondies, mais aussi pour que les familles de victimes soient respectées, reçues, accompagnées et tenues informées de l’avancée des dossiers.

La justice est si lente… Les victimes, si méprisées. Dans l’accident de ces trois policiers, le passager du véhicule en tort, seul rescapé, n’a pas été mis en examen, car l’auteur du délit est décédé. C’est une double peine pour les familles. Qu’importe. Les parents des trois victimes ont déposé une plainte contre ce passager mais n’obtiennent aucune nouvelle de la procédure pendant des mois. Lorsqu’ils me contactent après ce premier échange émouvant à Lille, ils me demandent d’intervenir auprès de Gérald Darmanin car ils savent que je le connais bien et que nous sommes dans le même bloc politique. Je m’engage auprès d’eux à tout faire pour qu’ils puissent être reçus au ministère de la Justice et qu’un hommage national soit rendu à leurs proches à l’école de police. Le ministre veille à ce que sa conseillère spéciale au cabinet, en charge des Affaires pénales, reçoive la famille de Manon à l’été 2025 et promet de faire le point sur les suites du dossier. Ce besoin que le ministère redevienne d’abord un ministère des victimes est bien compris par le nouveau garde des Sceaux. Il annonce prendre de nouvelles circulaires en ce sens à la rentrée 2025 pour réussir à faire changer la qualité de la prise en charge tout au long des procédures. Sacré défi.

Je m’emploie à faire partie des élus qui participent à faire changer le comportement des institutions vis-à-vis des victimes qui les maltraite. Isabelle Raux-Welvaert m’écrit souvent pour me tenir au courant. Elle désespère d’une enquête bâclée à ses yeux, pour de jeunes policiers qui ont servi la France et en ont payé le prix fort. D’autant plus touchant que ces accidents-là pourraient être évitables si on durcissait la loi. Une jeune femme tuée dans une rue du quartier de Wazemmes à Lille par le conducteur d’un SUV sous protoxyde d’azote. Le jeune Mathis tué à Lille, récemment, sur le boulevard de la Liberté, dans les mêmes conditions. Trois jeunes au volant d’une voiture, morts noyés dans une piscine après une sortie de route, eux aussi sous protoxyde d’azote. Le protoxyde d’azote est une substance hautement dangereuse et addictive. Bien que sa vente soit interdite aux mineurs, il reste facilement accessible. Les fabricants ont pleinement connaissance de ce détournement tragique, comme le prouvent les formats aromatisés et les stratégies marketing clairement à destination des jeunes. Au volant des véhicules, les effets sont dévastateurs : perte totale de contrôle, « trous noirs » visuels, euphorie incontrôlable.

Il ne passe pas une semaine sans qu’un nouvel accident ne soit annoncé aux informations. Les maires ont un pouvoir d’agir, avec de la prévention, de la sensibilisation, des ralentisseurs, des radars de vitesse avec des contraventions lourdes et la vidéoverbalisation. Les contrôles répressifs devraient être bien plus nombreux. Je reste en alerte permanente grâce au travail de Me Antoine Régley, qui continue à me nourrir d’arguments et de propositions concrètes pour que la loi change. Là aussi, je fais tout pour qu’il soit reçu par l’équipe de Gérald Darmanin et qu’il puisse partager toutes les propositions qu’il a formulées dans son livre, sorti en 2024, sur les drames de la route. Cela a été important pour son travail d’avoir cet échange avec la conseillère du ministre. Il explique comment l’affaire Palmade jette une lumière crue sur des drames de la route qui peuvent toucher chacun d’entre nous et bouleverser à jamais nos vies comme celles de nos proches, et décortique à travers dix dossiers aux conséquences dramatiques les batailles menées pour obtenir justice. Ces échanges résonnent forcément avec le cas tout à fait particulier du délit de fuite du mari de l’ancienne maire de Lille, révélé dans le détail par une enquête du journaliste Antton Rouget dans Médiapart en cette fin décembre 2025.

Dès le début, dès les premières rumeurs sur cet événement, j’ai senti que c’était grave. Dès la première alerte auprès de moi par des policiers municipaux, j’ai compris que la chape de plomb autour de Martine Aubry allait se refermer.

En février 2024, un grave accident a lieu boulevard de la Liberté à Lille. Je dîne quelques jours après avec des amis dont un me prévient qu’un accident a été provoqué par Jean-Louis Brochen, mari de Martine Aubry. On dit qu’il n’y aurait aucun blessé, qu’un poteau aurait été abîmé et qu’il aurait tout remboursé. Des agents municipaux m’indiquent que l’accident aurait été déclaré comme accident de biens matériels mais pas accident de personne. J’apprends qu’en réalité il y a une victime. J’apprends que le commissariat où cette dernière a déposé sa plainte a transmis la plainte à la mairie de Lille sur intervention du cabinet du maire. Lille est une petite ville et tout se sait. Les policiers du commissariat central de Lille sont outrés de la vitesse avec laquelle on cherche à étouffer cette affaire gênante. Tout cela est parfaitement incroyable. En mai 2024, La Voix du Nord sort un papier à ce sujet qui m’a poussée à prévoir une question orale au conseil municipal suivant pour éclaircir l’implication évoquée de policiers municipaux dans les suites de l’accident. La maire a refusé que celle-ci soit inscrite à l’ordre du jour du débat.

À la description du déroulé des faits, un tel délit de fuite aurait pu valoir au mari de Martine Aubry deux ans de prison et 15 000 euros d’amende. Mais non. Entre l’accident et la sortie de l’hôpital de la victime, l’affaire est clôturée en deux jours. La victime comprend que son dépôt de plainte cause beaucoup de problèmes. Elle est menacée au téléphone et on lui met la pression pour qu’elle retire sa plainte. L’affaire est classée sans suite en mai 2024 mais elle refuse de se taire. Elle demande son dossier au parquet de Lille et découvre qu’un accord à l’amiable aurait été signé entre elle et M. Brochen. Ce qui est faux. Ce dernier n’a pas été soumis à un alcootest, n’a pas été soumis au régime de la garde à vue, et on lui a rendu sa voiture sans qu’aucune expertise n’ait été faite moins de vingt-quatre heures après les faits. Aucun avocat lillois n’accepte de défendre la victime. Il faut dire que s’attaquer à un ancien bâtonnier de Lille, et d’autant plus mari de la maire, c’est du lourd. C’est ainsi qu’après avoir connu le détail des faits et mesuré le sentiment d’abandon de la victime, j’ai constaté l’injustice flagrante dont elle a été la cible, certains élus couvrant des agissements délictueux. J’ai décidé d’agir. C’est une obligation, quand on est élu, de dénoncer les faits dont on a connaissance. J’ai envoyé un signalement au titre de l’article 40 de procédure pénale au procureur d’Amiens, avec le nouveau procureur de Lille en copie. À la date où j’écris ces lignes, je n’ai pas de retour sur ce signalement. Je me pose forcément aussi la question de la façon dont sont traités les dossiers impliquant Martine Aubry au parquet de Lille. Certains, comme celui de l’enquête préliminaire pour corruption (affaire Boudersa) sont enlisés depuis cinq ans, et d’autres, comme celui du délit de fuite, sont rapidement classés sans suite. La justice doit, à la lumière des révélations récentes de Médiapart sur ce délit routier, donner des explications aux citoyens sur les agissements de leurs responsables politiques.

Comme maire de Lille, je ferai de la sécurité routière un axe fort de la politique municipale. Trop d’accidents, trop de vies brisées sur nos boulevards, souvent à cause de la vitesse, de l’alcool ou du protoxyde d’azote. Je veux une ville où chaque piéton, chaque cycliste, chaque enfant puisse se déplacer sans peur. Cela passera par une vidéoprotection efficace, des contrôles renforcés en lien avec la police municipale et la police nationale, et par la prévention et l’éducation. Dans chaque école, un programme annuel d’éducation à la sécurité routière sera organisé avec les enseignants, les associations et les parents : apprentissage des bons réflexes, ateliers pratiques, rencontres avec les forces de l’ordre et les secours. Car c’est dès l’enfance que l’on construit la responsabilité et le respect des règles. Mon ambition est claire. Lille doit devenir une ville exemplaire en matière de sécurité routière, où la prévention sauve plus de vies que la répression.

Le 2 février 2025, je remets les médailles de l’Assemblée nationale pour cinq citoyens engagés dans la vie locale de ma région. Pour la ville de Bondues, c’est Pierre Baillœul. Je l’ai rencontré un 16 décembre, deux mois plus tôt, lors d’une de mes permanences à Bondues, commune située à quelques kilomètres au nord de Lille. Un entretien pas comme les autres. Venu pour me présenter un projet sur les tarifications solidaires de cantine pour les agents municipaux, Pierre m’a impressionné par sa carrure, son franc-parler et ses yeux bleus. La soixantaine, il est employé municipal de la ville et syndicaliste. Il voudrait un peu plus de solidarité pour les agents précaires qui parfois ne mangent pas à leur faim. Je m’intéresse à son parcours, je lui pose des questions et il finit par me confier qu’il sait ce qu’il doit à la République française, sa fierté de s’en être sorti, son besoin de s’engager pour les plus faibles et son soutien indéfectible à son épouse atteinte d’un cancer. Puis il m’explique qu’il est un enfant de la DDASS. Qu’il a été maltraité à Riaumont. Je ne connais pas ce foyer. La rencontre me bouleverse.

Je suis marquée, tellement émue que je me renseigne sur ce foyer, situé à Liévin, une sorte de pension catholique tenue par des religieux. Je trouve de nombreuses occurrences sur Internet à propos de violences sur des garçons placés qui remontent aux années 1960. Malgré mes origines nordistes, je n’en ai jamais entendu parler. Pour préparer la remise de médaille qu’il refuse dans un premier temps, je lui demande un texte biographique. Lorsque je le lis, je découvre une enfance saccagée par son placement au Village de Riaumont. Là, il y sera agressé sexuellement par des prêtres et frappé violemment par le père Revet et les éducateurs. Sept ans de calvaire dans ce qu’il appelle le bagne d’enfants. Il se sauve, il fugue et réussit à se faire placer dans un autre foyer. Sa vie n’est que débrouille et survie jusqu’à devenir animateur sportif, puis gardien du terrain de sport de la ville, et enfin fonctionnaire et policier municipal. Parallèlement, il fonde une famille de trois enfants et s’engage dans la bataille syndicale jusqu’à devenir délégué départemental. Pierre n’a eu de cesse de se former et de continuer à apprendre tout au long de sa vie.

En présence de sa grande famille, je lui remets cette médaille. L’émotion nous submerge tous. « Pierre est un exemple de courage, de résilience et de générosité. J’ai eu l’honneur de remettre une médaille de l’Assemblée nationale à Pierre Baillœul pour son engagement citoyen exemplaire. Notre rencontre, lors de ma permanence à Bondues, avait été un moment fort, marqué par son parcours de vie inspirant et son immense dévouement. Derrière son humilité et sa force se cache une trajectoire hors du commun, marquée par les épreuves, mais aussi par un engagement sans faille pour les autres. Bravo et merci ! » Cette rencontre va secouer ma vie de femme politique. C’est par lui et armée de sa confiance que, quelques semaines plus tard, je me lancerai dans le tourbillon de la commission d’enquête sur les violences faites aux enfants dans le milieu scolaire.


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24 février 2026