Les voeux, les endives et la bière

Janvier 2024, c’est la saison des vœux. À l’occasion de ma deuxième cérémonie en tant que députée, je m’apprête à rendre public mon premier livre, L’Autre Mur, où je fais un récit sans concession de mes pérégrinations politiques. Lors de cette soirée annuelle à La Chaufferie, à Tourcoing, j’invite tous les citoyens accueillis pendant mes permanences, mais aussi les élus, militants, bénévoles et stagiaires enthousiastes qui animent la vie de ma circonscription.

C’est également le moment de la remise des médailles de l’Assemblée nationale à des citoyens choisis dans chacune des villes de ma circonscription. Nous sommes nombreux dans cette salle en brique au style industriel, une ancienne usine dans le quartier qui fut celui de la production textile au xixe siècle. En pleine rénovation urbaine, ce territoire a réussi sa mue en devenant un lieu phare de la création culturelle. On y trouve pas loin la Plaine Images, un incubateur d’entreprises dédié aux industries créatives, des studios de cinéma, des écoles d’arts et des sociétés audiovisuelles. Symbole d’une industrie qui a fait tourner l’économie du Nord pendant des décennies, La Chaufferie a été rénovée par Séverine Padié, une entrepreneuse pleine d’idées et d’énergie qui m’impressionne.

Pour le cocktail, j’invite l’atelier cuisine du centre social Boilly de Tourcoing et leurs produits locaux, ainsi qu’une microbrasserie artisanale lilloise, Monsieur Paon. Je confie la carte de vœux à un artiste du Nord, cette fois ce sera un dessinateur de bande dessinée lillois : Winoc. Une figure incontournable de la bande dessinée, dont le trait immédiatement reconnaissable allie humour, finesse et une grande intelligence du récit. Son univers, populaire et exigeant, parle à toutes les générations et inscrit durablement son travail dans le paysage majeur du 9e art. Je suis fière qu’il ait accepté. Cela peut paraître évident mais ça ne l’est pas en politique, s’efforcer d’accorder la parole aux actes.

Valoriser ceux qui font rayonner le territoire par leur talent, mais aussi faire tourner l’économie locale, c’est ce qui m’a incitée à donner ce soir-là une médaille de l’Assemblée à Agnès Lutun, à la tête de l’entreprise artisanale et familiale Chicorée du Nord, active depuis quatre générations. La France représente 50 % de la production mondiale de chicorée industrielle. Et la région Nord-Pas-de-Calais fournit 95 % de la production française. Ainsi, on peut estimer que la culture de la chicorée dans la région Nord (via la France) occupe une part très importante de la production mondiale. Le chicon du Nord méritait bien sa médaille.

J’avais rencontré Agnès Lutun et son mari Stéphane Catrice lors de la visite d’une école d’agronomie lilloise. C’était à l’ISA Lille-Junia, une école d’ingénieurs où mon père, chercheur en agronomie, avait été professeur quelques années. J’étais heureuse d’être là, avec des collègues de mon père décédé qui en avaient gardé un très bon souvenir. D’autant que j’ai moi-même fait des études de biologie.

Ce sont Agnès Lutun et son mari qui m’ont sensibilisée à la filière de l’endive et de la chicorée. Après cette rencontre improbable, ils m’ont invitée à fêter les 90 ans de leur entreprise régionale patrimoniale. À cette occasion, on nous a fait une présentation très savante de la chicorée comme patrimoine culinaire du Nord, de l’exportation de la chicorée et de son modèle agricole et économique. Mais Agnès Lutun tire une sonnette d’alarme. La chicorée et l’endive sont en danger à cause de l’interdiction prochaine par l’Europe du seul herbicide efficace, le Bonalan. Je déguste de savantes préparations culinaires à base de chicorée. Je n’avais jamais entendu parler de ce dossier qui relève à la fois de questions alimentaires, agricoles et patrimoniales. Tous ces sujets me passionnent.

L’endive et la chicorée industrielle sont deux cultures issues d’une même plante : Cichorium intybus. La première, cultivée pour sa pomme blanche, est obtenue après un forçage en cave à partir de la racine. La seconde, dite « chicorée à café », utilise la racine torréfiée pour des usages alimentaires ou industriels (notamment pour la production d’inuline). Toutes deux partagent aussi des itinéraires techniques proches – la culture en plein champ – et reposent sur les mêmes types de sols, les mêmes savoir-faire et surtout sur les mêmes outils de désherbage. C’est pourquoi la disparition récente du Bonalan, herbicide longtemps utilisé pour maintenir les parcelles propres lors de la levée des racines, provoque une crise commune.

Le Bonalan, dont la substance active est la benfluraline, agit efficacement contre les adventices des cultures de racines. Il fait partie des rares produits homologués pour ces productions de niche. Son retrait, décidé par la Commission européenne en 2023 pour des raisons environnementales liées à la persistance de la molécule dans les sols et au risque de contamination des eaux, a entraîné la suppression de son autorisation de mise sur le marché en France. Les délais d’écoulement et d’utilisation des stocks ont pris fin au premier semestre 2024, laissant les producteurs sans solution équivalente.

Ce retrait a des conséquences directes sur les filières endive et chicorée, très concentrées dans les Hauts-de-France, ces cultures représentant des milliers d’emplois agricoles et agroalimentaires dans la région. Sans cet herbicide, les producteurs se retrouvent face à une impasse technique : aucune alternative chimique n’offre aujourd’hui la même efficacité et la même sélectivité. Le désherbage mécanique reste difficile à mettre en œuvre dans les sols lourds et humides du Nord, d’autant qu’il entraîne une hausse considérable des coûts de main-d’œuvre. Les pertes de rendement sont redoutées.

Je m’engage en tant que députée à interpeller le gouvernement. Je ne lâcherai plus ce dossier et je reste en contact avec ces producteurs légitimement inquiets pour leur avenir et pour celui d’une filière patrimoniale. Les enjeux de souveraineté alimentaire en découlent. Car si les producteurs d’endives ne peuvent plus utiliser cet herbicide, c’est l’Inde qui se chargera d’importer des endives cultivées avec… du Bonalan. On marche donc sur la tête. À terme, le risque est de voir la culture de l’endive remplacée par la culture de la pomme de terre, ce qui engendrera un appauvrissement des cultures et de la biodiversité.

Avec ma collègue députée du Nord, Charlotte Parmentier-Lecocq, dont la circonscription accueille le siège de la Chicorée Leroux et des producteurs d’endives, nous écrivons avec une vingtaine d’autres députés à Agnès Pannier-Runacher, alors ministre de la Transition énergétique. Nous écrivons également à Marc Fesneau, alors ministre de l’Agriculture. Le président du département du Nord, Christian Poiret, lui aussi très mobilisé sur ces sujets d’agriculture locale, m’adresse copie de la lettre qu’il envoie au président Emmanuel Macron. Le sujet est épineux car il concentre les tensions sur l’usage des pesticides et la concurrence extra-européenne.

Au fur et à mesure de mes avancées, je tiens informée la famille Lutun car c’est bien grâce à eux que j’entre dans l’arène. Ils sont inquiets, anxieux pour l’avenir, ils supplient que « les politiques » fassent quelque chose. Il n’y a rien de pire pour décourager les citoyens rencontrés sur le terrain que de rester muré dans le silence par facilité. C’est exactement cela que les citoyens reprochent à juste titre aux politiques : de servir de faire-valoir et d’être utilisés. Je suis donc hyper vigilante sur l’importance de communiquer et de garder le lien.

J’informe également l’association des producteurs du Nord de toutes les avancées. La filière génère dans les Hauts-de-France près de 4 000 emplois, et 7 000 en France. C’est colossal. Yannick Delourme, ce collègue de mon père, ancien professeur à l’école d’ingénieur ISA Lille et salarié à Chicorée Leroux aujourd’hui, me tient régulièrement au courant des progrès scientifiques sur la culture de la chicorée.

D’aucuns pourraient m’attaquer en disant que je suis l’instrument des lobbys. Mais ce ne sont pas eux qui m’ont ouvert au sujet. Ce sont des familles d’agriculteurs qui se lèvent aux aurores et qui ne comptent pas leurs heures pour tenir debout et continuer à produire un joyau local et traditionnel. Qu’avons-nous obtenu ? De nouvelles autorisations pour l’utilisation des phytosanitaires de manière à laisser du temps pour trouver une alternative et ne pas noyer la filière.

L’agriculture est un dossier essentiel qui concerne chacun de nous, qui touche à la souveraineté alimentaire de notre pays, et donc qui me concerne, je trouve, en tant que candidate à la mairie de Lille, cœur de la région des Hauts-de-France. Je repense à cette invitation de Jérémy Allard, agriculteur et éleveur, représentant du syndicat Jeunes Agriculteurs, à visiter son exploitation à Marcq-en-Barœul, dans ma circonscription, aux côtés de membres de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Je les rencontre une première fois en janvier, puis deux fois au Salon de l’Agriculture en mars, en pleine révolte des agriculteurs. À partir de cette rencontre locale, qui me touche, j’entame des échanges de fond avec le ministère de l’Agriculture pour porter leur voix et leurs revendications.

Aller dans les exploitations agricoles, rencontrer ceux qui sèment, récoltent, stockent les productions agricoles, exploitent la terre, comprendre leurs problématiques, leurs inquiétudes, leurs déceptions : cela fait partie du travail. À chacune de ces rencontres, je reviens à Paris nourrie de concret, et cela m’évite de me laisser endormir par les hauts fonctionnaires qui entourent les ministres et qui nous explique que « tout est comme ça » et qu’il n’y a « pas de solution » sur l’endive et la chicorée. Les échanges sont réguliers et complexes, mais les agriculteurs savent qu’on ne les lâche pas.

Lorsque je deviendrai maire de Lille, j’ai l’intention de replacer l’alimentation, la nature et la santé au cœur de notre projet éducatif et urbain. L’agriculture urbaine doit devenir une évidence : mieux valoriser la ferme pédagogique Marcel-Dhénin, qui est nichée derrière la gare Lille-Europe et mériterait d’être mieux connue des familles, enseignants et associations. Créer de nouveaux parcs urbains, avec éducation à la biodiversité et jardins partagés. Ce sera notamment le cas d’Arboria, le nouveau grand parc que je propose de créer sur le site de Saint-Sauveur, et dans le parc urbain de Lomme, un espace lui aussi trop méconnu des Lillois. En faire de véritables pôles de sensibilisation à la nature, au vivant et à la permaculture. Je développerai des jardins familiaux, des potagers dans les écoles et les quartiers, et des partenariats avec les acteurs locaux du bio pour réapprendre à nos enfants d’où vient ce qu’ils mangent.

Mais revenons à la merveilleuse soirée des vœux à La Chaufferie, à Tourcoing. Après la remise des médailles, les invités dégustent donc une panoplie de bières locales. Voilà quelques années déjà que je me suis penchée sur les spécificités de la filière brassicole, en particulier dans le Nord, puisque c’est également une des fiertés de notre patrimoine gastronomique. À plusieurs reprises, j’ai eu la chance de visiter, avec des conseillers de quartier, des microbrasseries et notamment celle de Monsieur Paon, avec les trois jeunes entrepreneurs qui ont retapé un hangar dans le quartier de Saint-Maurice-Pellevoisin et qui ne cessent d’innover, avec des cuves immenses en inox, du circuit court, la culture des levures, l’embouteillage manuel, le recyclage du verre et le réemploi de l’eau. Ils ont créé quatre sortes de bières. Ils me communiquent leur passion de la microbrasserie qu’ils pratiquaient depuis plusieurs années en amateurs. Ils sont soucieux de l’environnement. Ils ont un bar de dégustation mais ils n’ont pas l’autorisation de faire déguster et de vendre leurs bières en consommant sur place. Les problématiques sont nombreuses : prix du verre, prix et taxe sur la consigne, licence III. Quand Bruno Le Maire, alors ministre de l’Économie, vient un peu plus tard en mai à Lille, je lui fais visiter la microbrasserie Lil, dans le centre-ville. Pour survivre, les brasseurs ont besoin de modifications législatives concernant le transport et l’énergie.

Cela me fait cheminer sur l’écriture d’une proposition de loi sur l’exonération de la licence III pour les brasseurs. Je m’associe à un sénateur du Nord, Dany Wattebled (du groupe Les Indépendants – République et Territoires) pour faire avancer cette proposition côté sénatorial. Et j’organise un rendez-vous avec les syndicats de brasseurs indépendants pour affiner mon argumentaire. En parallèle, sachant qu’il est toujours compliqué de faire inscrire au débat les propositions de loi, toujours en concurrence les unes avec les autres, je formalise ma proposition dans un amendement au projet de loi des finances pour acter la décision d’exonération. L’amendement est voté. Quelle belle victoire qu’il l’ait été à l’Assemblée et au Sénat ! Qui a dit que tous les politiques vivent déconnectés de leur territoire et qu’ils n’écoutent pas les besoins des entrepreneurs qui font vivre un patrimoine vivant ?

Enfin, dernier point, à cette occasion, nous nous apercevons que rien n’oblige les bars à Lille à proposer une bière régionale. Donc, sur notre Grand-Place, par exemple, on ne peut y goûter aucune bière faite par des brasseurs locaux. Cela semble aberrant. Je me promets, lorsque je deviendrai maire de Lille, de prendre des mesures incitatives pour que chaque hôtel, bar et restaurant de la ville propose une bière régionale. Dans la capitale historique de la culture brassicole, il est légitime de garantir une place aux producteurs lillois et métropolitains, souvent étouffés par les pratiques contractuelles des grands groupes. Cette obligation créerait simplement un accès équitable au marché local pour nos brasseries artisanales, renforcerait l’emploi dans la filière, réduirait l’empreinte carbone liée au transport des boissons.

La bière est notre identité. Nous pouvons d’ailleurs être fiers d’avoir chaque année l’événement « Bière à Lille », qui est une sorte de salon de dégustation et de vente organisé par des passionnés. Pour soutenir davantage la filière brassicole et favoriser le tourisme de la bière dans notre région, je veux même que Lille ait sa grande fête de la bière et attire le monde entier pour y faire vivre cette culture unique.

À la fin de cette cérémonie fin janvier 2024 à La Chaufferie, je dédicace mon premier livre L’Autre Mur, où je raconte des mois d’engagement politique, ma vie de députée et les obstacles que j’ai eus à surmonter. Un travail d’équipe pour lequel j’ai reçu l’aide de ma mère, de mes amis et de mon mari. Je suis fière d’être allée au bout de ce témoignage sincère où je décortique ouvertement des événements parfois traumatisants, comme la construction d’un mur devant chez moi lors des débats sur les retraites.

Je n’imaginais pas, avant d’entrer en politique, ce qu’un élu pouvait endurer et à quel point il est nécessaire d’être bien entouré pour supporter les coups. Je suis heureuse de le partager avec les invités de ma cérémonie de vœux, de fixer une histoire dans le marbre, trace d’une aventure que je ne regrette pas et qui continue encore aujourd’hui avec ma candidature à la mairie de Lille. Je passe une partie de la soirée à apposer des dédicaces à chacun. Quel chemin parcouru en quelques années. Si je me retourne, je me vois élue conseillère municipale de Lille en juin 2020, je suis dans l’opposition. À ce conseil municipal, nous sommes 61 élus dont 43 du PS et du PCF pour la majorité, et 12 élus EELV et 6 élus Faire Respirer Lille pour l’opposition. Il n’y a que deux groupes d’opposition à Lille. Notre groupe Faire Respirer Lille comprend à ce moment-là 6 élus à Lille, 3 dans la commune associée de Lomme et 2 dans celle d’Hellemmes. Aux élections municipales de 2020, j’avais fait un score exceptionnel de 21 % et j’étais arrivée en troisième position derrière les écologistes. Je suis plus que jamais déterminée à poursuivre cette percée.

Mon mandat de députée me porte, celui d’opposante m’apprend, celui de candidate pour 2026 me galvanise. Je ne suis qu’une seule et même personne. La même, engagée à Lille pour ses 240 000 habitants, cœur de la région des Hauts-de-France et pour la 9e circonscription du Nord. Je suis ancrée. J’approfondis chaque thématique qui m’est suggérée lors des permanences, chaque problématique, chaque histoire. Ces expériences, ces rencontres nourrissent sans cesse mon engagement politique.

J’ai tout dit dans mon premier livre qui a été bien reçu par les lecteurs locaux et peu critiqué ou combattu par mes opposants sur les vérités révélées. Preuve que la sincérité, l’honneur et la justesse des propos peuvent l’emporter sur des sentiments de vengeance et de revanche infructueux et contreproductifs auxquels je me refuse. Je crois à la possibilité d’améliorer la vie des Français et des Lillois, je crois encore en une politique humaniste et conciliante.


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24 février 2026