Assumer le contrôle pour garantir l’ambition et protéger la démocratie
Par Violette Spillebout – le 4 mai 2026
L’audiovisuel public est un bien culturel précieux pour la France. Avec une commission d’enquête très médiatique depuis plusieurs mois, surnommée du nom de son rapporteur, la commission “Alloncle”, l’Assemblée Nationale s’est saisie des questions fondamentales pour son avenir : missions, financement, pluralisme, transformation digitale. Le contexte budgétaire et politique impose cette analyse critique. C’est un sujet majeur qui nous engage tous, et en particulier nous, les députés.
Car comme beaucoup de mes collègues, je rencontre chaque semaine des Français qui doutent, qui s’inquiètent, qui comptent. Des familles pour qui chaque euro compte. Des jeunes qui peinent à se projeter. Des territoires où les inégalités se creusent. Les agriculteurs ne gagnent même pas le SMIC, les aides à domicile, les infirmières et les policiers sont mal payés et font des “heures supp” à l’œil, et les étudiants sont pour beaucoup en situation de grande précarité.
Dans ce contexte, j’ai une conviction profonde : nous n’avons pas le droit de mal utiliser l’argent public. C’est pourquoi j’ai suivi les travaux de la commission d’enquête conduite sous l’égide de Charles Alloncle et Jérémie Patrier-Leitus avec sérieux, sans caricature, et avec une exigence simple : celle de la vérité.
Il serait trop facile – et intellectuellement paresseux – de disqualifier d’un revers de main le travail de la commission d’enquête au seul motif de l’appartenance politique de son rapporteur Charles Alloncle, ou de ses objectifs “politiciens” ou encore de l’hyper-médiatisation dont il a profité. Oui, les critiques ont été nombreuses, souvent méritées, et parfois sévères : méthodes jugées excessivement offensives, auditions transformées selon certains en «tribunal», accusations d’outrance, voire de biais idéologique dans la conduite des questions. Des observateurs ont dénoncé des insinuations, des raccourcis ou une instrumentalisation politique des débats. Ces critiques existent, elles doivent être entendues, car elles interrogent la rigueur et l’équilibre nécessaires à toute commission d’enquête parlementaire. D’autres se sont indignés des relais quotidiens des médias sur le sujet, de la communication très rythmée sur les réseaux sociaux, et du manque de “discrétion” des débats. Sur ce point, ayant moi-même été co-rapporteur de la commission d’enquête sur les défaillances de l’État pour les violences en milieu scolaires avec le député Paul Vannier, je peux dire qu’au contraire, je pense que la médiatisation de nos auditions, des questionnements aux institutions, comme des informations obtenues lors des saisies de documents et des visites sur place, participe très fortement à la force du contrôle exercé par la commission, à ses résultats, et à l’intérêt des concitoyens pour ces sujets politiques. Pour moi, c’est quoi qu’il en soit positif, à un moment où les Français sont “dégoûtés de la politique” et ne s’impliquent plus assez dans la vie publique.
De plus, reconnaître les dérives possibles ne doit pas conduire à nier ce que cette commission d’enquête “Alloncle” a aussi produit : une exigence nouvelle de transparence, une volonté de mettre au jour des zones d’ombre, et une capacité à poser frontalement des questions que trop peu osaient aborder, notamment sur l’utilisation de plusieurs milliards d’euros d’argent public, sur les salaires indécents ou sur les marges exorbitantes de certains contrats. L’honnêteté intellectuelle consiste précisément à tenir ensemble ces deux réalités : refuser toute complaisance à l’égard d’une vision politique qui pourrait fragiliser les missions du service public, mais ne pas refuser non plus la part de vérité contenue dans une démarche de contrôle démocratique bien plus exigeante. C’est à cette condition que le débat peut s’élever et que la réforme peut être construite.
Car derrière les polémiques, cette commission a rouvert un débat essentiel. Non pas contre l’audiovisuel public. Mais pour lui.
Qu’est-ce que l’audiovisuel public français en 2026 ?
On se contente souvent d’une vision partielle et fortement tronquée de l’audiovisuel public français, à partir de quelques émissions ou faits divers échantillonnés çà et là et prônés comme généralités. Rappelons qu’il s’agit d’un ensemble riche, cohérent et très complet.
Avec ses trois sociétés nationales de programme : France Télévisions, Radio France et France Médias Monde (FMM), son établissement public national à caractère industriel et commercial, l’Institut national de l’audiovisuel (INA). sa société ARTE-France, la société TV5 Monde et la Chaîne Parlementaire Assemblée nationale et Public-Sénat, l’audiovisuel public français est une richesse qui irrigue la vie culturelle de nos compatriotes depuis des années et contribue à la citoyenneté de chacun. Disqualifier l’ensemble sur la base d’une seule émission contestable, du dérapage ponctuel d’un journaliste ou d’un jeu de trop dans une grille de programme généraliste serait non seulement paresseux, mais irresponsable.
Objectifs de l’audiovisuel public français aujourd’hui ?
De tout temps, les médias ont obéi à des objectifs, exprimés en termes de fonctions à remplir. Ce n’est pas nouveau. A la mise en place de la télévision française, le Conseil National de la Résistance lui confie « le devoir d’améliorer la société et les hommes qui la composent : informer, cultiver, distraire ». Sur la base de ces objectifs clairement affichés, le cahier des charges est facile à établir. Et l’on doit redire avec force qu’il l’est globalement. Je suis profondément attachée à la culture française. À sa richesse, à sa diversité, à sa capacité à rassembler.
L’audiovisuel public en est un pilier. Il soutient la création, accompagne les artistes, donne accès à des œuvres que le marché seul ne porterait pas. Nous pouvons être fiers des radios France Culture et France Musique dont la disparition, par exemple pour cause d’audiences trop faibles, serait une perte culturelle irréparable. On peut également mettre en avant, par exemple, l’excellence de Lumni, l’offre éducative numérique de l’audiovisuel public pour les élèves, leurs parents et les enseignants, pilotée par France Télévisions et l’INA. “C’est pas sorcier” est aujourd’hui et reste un programme formidable pour initier à la science, aux côtés du Magazine de la santé ou de Science Grand Format. On peut se féliciter des politiques respectives de France 5, chaîne 100% éducative et culturelle, et France 4, qui lui adjoint une proposition culturelle renouvelée faisant une plus large place aux captations de spectacles vivants et de représentations scéniques diversifiées (théâtre, concerts, opéras, danse…) tout en préservant une place singulière pour Arte, chaîne européenne dont le regard et la ligne éditoriale sont différents. Et même sur les deux chaînes grand public, France 3 recourt beaucoup à la fiction policière, mais en faisant découvrir la France, métropolitaine et ultramarine (dans la série Meurtres à par exemple), ce qui est sa mission première de « chaîne des régions ». La carte aux trésors est aussi, sur France 3, un modèle de jeu mettant en lumière les divers patrimoines régionaux. Quant à France 2, c’est l’une des rares chaînes à programmer encore de la fiction historique, hélas de moins en moins car elle est coûteuse par définition. France 2 propose également des soirées documentaires, des cases historiques ou patrimoniales (Secrets d’histoire, Le grand échiquier…) ou des débats politiques en prime time. Et, Nagui Fam l’a rappelé dans son audition, les jeux de France Télévisions sont tous fondés sur les connaissances ou les compétences (patrimoine de la chanson pour N’oubliez pas les paroles, capacités de raisonnement pour 100% logique, orthographe et grammaire pour La grande dictée…) et le hasard en est exclus, contrairement aux jeux des chaînes privées (La roue de la fortune sur M6 par exemple).
Ainsi, de réelles différences se font jour entre télévisions publiques et privées, et la prise en compte de la mission de service public s’exprime concrètement dans les programmes. Il convient d’être juste, de commencer par reconnaître l’excellence de notre service public, et de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il s’agit bien de renforcer le service public de l’audiovisuel et non de le fragiliser, ou pire, le faire disparaître.
Je ne suis pas convaincue que toutes les propositions du rapport aillent dans ce sens : la fusion des chaînes France 2 et France 5, France Info et France 24, des réseaux France 3 Régions et ICI (France Bleu), et la suppression France 4, le Mouv’ et Slash, sont des propositions clivantes qui provoqueraient une disparition de nombreux programmes, et méritent une étude approfondie, notamment des impacts sur l’offre gratuite sur la TNT. La réduction drastique des programmes de divertissement peuvent aller à l’encontre de la mission “populaire” du service public. En revanche, je pense que la révision de la stratégie économique de la diffusion du sport mérite une remise à plat transparente et utile pour faire les meilleurs choix d’avenir.
Protéger l’information, éduquer, transmettre
Il faut réaffirmer un consensus démocratique autour de valeurs partagées et des missions assignées à l’audiovisuel public, c’est un préalable à la consolidation de leur mise en œuvre. C’est peut-être sur ce point que mon engagement est le plus fort. Dans un monde saturé d’informations, traversé par les manipulations, les approximations et parfois les mensonges, l’audiovisuel public a une responsabilité immense. Celle de garantir une information fiable. Celle de former l’esprit critique et de réapprendre à débattre. Celle d’éclairer plutôt que de diviser.
J’ai eu l’occasion de travailler, dans le cadre de missions parlementaires, sur l’éducation aux médias, sur la protection des publics, notamment les plus jeunes. Et je mesure à quel point ces enjeux sont devenus centraux. Face aux plateformes, face aux contenus parfois violents, simplificateurs ou biaisés, le service public doit être un repère, pour les enfants, les familles et globalement pour la démocratie. Cela passe par des programmes éducatifs exigeants. Par des documentaires de qualité. Par une présence forte sur les plateformes numériques, là où se construisent aujourd’hui les imaginaires. Nous ne pouvons pas laisser cet espace être occupé sans exigence.
Contrôler les objectifs et les moyens : le parlement doit reprendre sa place
Les contrats d’objectifs et de moyens structurent théoriquement l’action de l’audiovisuel public. Ce sont des contrats pluriannuels entre l’Etat et chacune des chaînes de l’audiovisuel public, qui normalement sont soumis tous les 4 ans au contrôle des députés de la Commission des affaires culturelles à laquelle je siège. La réalité est assez déceptive, puisque des retards chroniques du Ministère de la Culture sont observés sur le respect de ce cycle, et que même s’il était respecté, les quelques semaines de lecture et heures d’auditions institutionnelles des dirigeants des chaînes ne suffiraient pas pour faire un réel travail de contrôle parlementaire. Au final, ces “COM” restent trop souvent techniques, peu débattus, insuffisamment suivis, livrés toujours trop tard, avec trop peu de temps et de grain à moudre pour contrôler finement l’adéquation des moyens alloués aux ambitions des objectifs.
Une réforme salutaire pourrait envisager l’instauration d’une instance d’évaluation dont la mission serait d’effectuer le contrôle régulier de l’action des organismes qui composent l’audiovisuel public. Ce serait un lieu de consensus autour des bilans et de partage de l’état des lieux qui prépare et soutient la décision. Ses rapports, établis à partir d’indicateurs qualitatifs et quantitatifs agréés par les parties prenantes, formeraient la matière première d’une décision éclairée en vue du vote parlementaire. C’est le choix qui a été fait par exemple pour les universités publiques, avec le haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, même si d’aucuns souhaitent aujourd’hui sa disparition. Car une évaluation rigoureuse des politiques publiques est désormais la condition du maintien de la démocratie.
Aujourd’hui, nous, parlementaires, votons. Mais contrôlons-nous vraiment ? En tant que députée, et membre de la commission de la culture, je ne peux me satisfaire du rôle qui est aujourd’hui le nôtre. La commission d’enquête a mis en lumière cet angle mort démocratique. Et il est de notre responsabilité d’y répondre. Le Parlement doit redevenir le lieu où se discutent, où s’évaluent, où se décident les orientations et l’avenir de notre audiovisuel public. Non pour intervenir dans les contenus. Mais pour garantir que les engagements pris au nom des Français soient tenus. C’est une question de démocratie. Et de respect.
En ce sens, la proposition du rapport qui prévoit une loi de programmation pluriannuelle de l’audiovisuel public, votée par le Parlement, et d’un contrôle de ses sociétés par la Cour des comptes au moins une fois tous les cinq ans, me semble tout à fait opportune. D’autant plus que dans le contexte budgétaire actuel, où les Français souffrent, où les inégalités se creusent, où la dette du pays est colossale, je ne verrai rien de “tabou” à réinterroger sérieusement les montants alloués à l’audiovisuel public, leur efficience au regard des missions fondamentales, et à demander des efforts significatifs à chacune de ses sociétés pour participer au redressement des comptes publics. Je crois, et c’est un de mes engagements de longue date, que le service public peut réaliser de grandes choses, avec moins d’argent dépensé. Que l’on peut faire de la culture, du beau, de la qualité, sans dilapider l’argent public, sans verser des salaires inimaginables à des dirigeants, sans laisser dériver des pratiques de contrats juteux envers des prestataires. Ça vaut pour la culture, le sport, l’associatif, comme pour l’audiovisuel public.
Imposer une gestion irréprochable : l’argent public n’est pas un puits sans fond
L’audiovisuel public représente chaque année plusieurs milliards d’euros. Ce chiffre n’est pas neutre. Il ne peut plus être traité comme une donnée technique. C’est de l’argent public. Celui des Français. Et quand je vois, au fil des auditions, apparaître des écarts de coûts entre programmes, des niveaux de rémunération qui révoltent, ou des marges colossales d’optimisation reconnues par les dirigeants eux-mêmes, je suis souvent en colère, comme beaucoup de Français qui ont suivi avec passion cette commission d’enquête. Ce n’est ni vouloir la polémique ni l’indignation facile. C’est vouloir prendre ses responsabilités.
Car oui, il est devenu intolérable, dans la période que nous traversons, de laisser s’installer le doute sur l’utilisation de ces moyens. Non, il n’est pas acceptable que des dépenses soient mal maîtrisées. Non, il n’est pas acceptable que certains contrats ou certaines pratiques contractuelles créent des déséquilibres, et dérivent même vers du favoritisme au profit des acteurs les plus installés, quand tant de jeunes talents peinent à émerger. L’entre-soi, le réseau, l’auto-protection d’un monde si particulier a été mis en lumière dans cette commission d’enquête, par les questions provocatrices et frontales d’un rapporteur, qui même s’il avait des objectifs politiques que chacun voit clairement, a eu le mérite d’attaquer. Et ces sujets, ce sont les mêmes dans d’autres sphères de l’action publique : je pense aux grandes institutions culturelles nationales, où les pratiques sont les mêmes. Et auxquelles les responsables du pays, au plus haut niveau, n’ont pas envie qu’on touche. Nominations, salaires, contrats… Les Français veulent plus de justice, plus de transparence, plus de modération, justement pour se démarquer de la sphère du “privé capitaliste”, pour que l’action publique soit enfin plus respectueuse des citoyens.
Bien sûr, il faut se garder d’une démagogie trop facile et faire croire aux Français que tout le monde peut être animateur-présentateur : non, c’est un vrai métier qui requiert un talent rare. Ne pas le rétribuer à la hauteur de ce talent aurait pour conséquence de faire fuir les meilleurs dans le privé, et donc d’affaiblir immédiatement l’offre publique. Il a été clairement établi que les rémunérations y sont déjà très inférieures au privé. Pour autant, la vraie question est : a-t’on les moyens de se payer sur le service public des animateurs-stars comme dans le privé ? Ne pourrait-on pas attendre du secteur public une plus grande prise de risque sur de jeunes talents et une sorte de limitation des rémunérations et contrats pour qu’ils restent décents ? Je crois que si. Trop souvent, les jeunes créateurs peinent à trouver leur place. Trop souvent, l’équilibre penche vers des formats déjà installés, des sociétés reconnues, des stars protégées par leurs amis. C’est une faute stratégique. Nous devons faire de l’audiovisuel public un accélérateur de talents, un diffuseur d’exigence, un espace d’innovation culturelle. Réformer, ici, ce n’est pas réduire. C’est réaffirmer.
Ce que les Français attendent de nous, ce n’est pas de fermer les yeux. C’est de garantir une gestion irréprochable.
Exiger la transparence des décisions : clarifier pour restaurer la confiance
Au fil des auditions de la commission d’enquête, une impression s’est imposée : celle d’un système parfois trop complexe, trop fermé, trop difficile à comprendre pour nos concitoyens. Les circuits de décision apparaissent multiples et opaques. Les responsabilités parfois diffuses. Les relations avec certains acteurs privés interrogent, non par principe, mais parce qu’elles manquent de lisibilité.
Par exemple, il est courant de comparer notre audiovisuel public avec la BBC, toujours au profit de cette dernière et pour louer la très grande qualité de ses programmes. On oublie juste de mentionner que les statuts respectifs ne sont pas les mêmes. La BBC est financée à 100% par l’argent public et n’est pas assujettie à des performances d’audience. En France, nous avons installé un système hybride : une part conséquente d’autofinancement a été maintenue à travers les ressources publicitaires. Cela oblige les responsables à veiller aux audiences, qui déterminent directement cette ressource. Or on sait que plus les programmes sont exigeants culturellement, moins ils font d’audience. Patrick de Carolis, alors Président de France Télévisions, le disait déjà il y a 20 ans, en 2006 : marier la qualité et l’audimat, c’est une injonction paradoxale, une gageure intenable. La situation s’est plutôt aggravée depuis avec un report massif des ressources publicitaires sur les services en ligne.
Je crois donc qu’il faut repenser dans sa forme cet audiovisuel public qui n’est dans les faits que partiellement public. Une clarification rendrait sans aucun doute de la liberté de créer. Rappelons qu’à ce jour, la publicité est interdite entre 20 heures et 6 heures du matin depuis la loi du 5 mars 2009, le second volet de la loi prévoyant une suppression totale dès 2012 n’ayant jamais vu le jour.
De plus, une évaluation plus fine des services rendus serait nécessaire à partir d’autres indicateurs que la seule mesure d’audience. Ne vaut-il pas mieux 10 auditeurs/spectateurs passionnés qui ne lâchent pas le programme plutôt que 100 qui utilisent le média comme un bruit de fond indistinct ? La mesure d’audience ne fait pas cette différence, elle ne compte que des postes allumés. En outre, lorsqu’un enseignant utilise un programme pour ses cours, ce sont plusieurs dizaines, voire centaines de jeunes qui en bénéficient. Là encore la mesure d’audience ne tient pas compte de cet effet démultiplicateur. Il faudrait mettre en place un observatoire des pratiques qui permettrait une visibilité accrue sur les usages et l’impact réel des programmes proposés.
Par ailleurs, le système de commande à des sociétés de production privées est normalement bénéfique : c’est lui qui permet le pluralisme, la diversité des regards et des points de vue, l’indépendance éditoriale, la mise en concurrence des coûts… Mais si les contrats de commande au privé sont consultables, comment s’assurer ensuite que la totalité des sommes versées va bien à la fabrication des programmes ? Certaines sociétés de production ne se mettent-elles pas des pourcentages impressionnants dans la poche au passage ? Car à écouter les techniciens intervenants qui sont chargés de la fabrication, depuis 20 ans il faut faire toujours plus avec toujours moins, ce qui altère forcément la qualité des contenus. Un autre point d’articulation qui introduit beaucoup d’opacité dans l’usage des fonds publics. Ce système doit être revu, les marges doivent être transparentes et limitées, les prestataires diversifiés, les talents français émergents soutenus.
En ce sens, je trouve intéressante la proposition du rapport qui prévoit de soumettre le marché des programmes à la commande publique. C’est à creuser, mais sur les principes, il est important de permettre le développement d’un tissu concurrentiel, avec la création d’une charte de la commande publique audiovisuelle. Les trois obligations proposées me semblent opportunes : mise en concurrence par appel d’offres pour tout contrat de production supérieur à 1 million d’euros ; plafond de 10 % du budget annuel des programmes attribué à un même groupe ; préférence accordée aux entreprises véritablement indépendantes, françaises ou européennes.
L’indépendance éditoriale est une richesse. Elle doit être protégée sans concession. Mais elle ne peut être invoquée pour échapper à toute exigence de transparence. Nous devons collectivement sortir d’une forme d’entre-soi. Rendre visibles les choix. Assumer les décisions. Expliquer les priorités. Détailler les coûts. C’est une condition de légitimité.
Pluralisme et déontologie : restaurer la confiance par des garanties concrètes
Au fil des auditions, le rapporteur Charles Alloncle a formulé des critiques précises qui ont structuré le débat : suspicion de biais éditorial dans le traitement de certains sujets sensibles, sentiment de sous-représentation de certains courants politiques dans les plateaux et les formats de débat, interrogations sur la sélection des intervenants et sur la hiérarchisation de l’information, mais aussi mise en cause d’une forme de « conformisme » dans certaines rédactions. Ces constats, parfois contestés, ont néanmoins trouvé un écho dans une partie de l’opinion et ne peuvent être balayés d’un revers de main.
Dans une démocratie exigeante, le pluralisme ne se décrète pas, il se prouve. Cela suppose un rôle renforcé de ARCOM, avec des outils de contrôle plus fins, réguliers et transparents, permettant d’évaluer non seulement les temps de parole, mais aussi la diversité effective des sensibilités politiques et des points de vue exprimés à l’antenne. Mais cette exigence doit désormais s’étendre aux nouveaux usages : les extraits diffusés sur les réseaux sociaux par les chaînes publiques, souvent sortis de leur contexte et parfois produits sans le même niveau de validation éditoriale que les programmes, jouent un rôle croissant dans la formation de l’opinion. Ils ne peuvent échapper aux règles du pluralisme. Il est donc nécessaire d’y instaurer une responsabilité éditoriale claire, avec des procédures de validation, de traçabilité et un suivi par le régulateur.
Concernant la garantie d’impartialité du service public, il me semble qu’une proposition du rapport mérite d’être creusée : celle qui prévoit que les directions de France Télévisions et Radio France inscrivent dans leur règlement intérieur une grille de sanctions internes graduées en cas de manquement au devoir de réserve hors antenne, et intègrent dans les contrats de travail des salariés susceptibles d’apparaître publiquement un engagement de neutralité et d’impartialité, incluant les propos et les comportements tenus hors fonctions mais publiquement, par exemple sur les réseaux sociaux. C’est un questionnement bien plus général qui se pose aux journalistes en général, mais est encore plus indispensable pour ce qui est de notre service public.
La déontologie et la prévention des conflits d’intérêt doivent être prioritaires. Car rappelons-le toujours, c’est avec les impôts des Français que tout ce petit monde se rémunère. Il ne faut jamais l’oublier. A ce titre, la proposition du rapport, de créer un arsenal pour lutter contre les conflits d’intérêts est une bonne chose : interdiction aux salariés de l’audiovisuel public d’être à la tête d’une société de production contractualisant avec l’entreprise dont ils sont salariés ; déclaration par le salarié de ses participations directes ou indirectes dans des sociétés de production, ses mandats, ses liens contractuels passés ou en cours avec des producteurs, ainsi que tout intérêt familial ; soumission des cadres dirigeants de l’audiovisuel public au contrôle de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP)… Ces recommandations ont le mérite de tout mettre sur la table, pour recréer de la confiance et de la transparence.
Redonner confiance, c’est garantir à chaque citoyen que le service public audiovisuel reflète réellement la diversité des opinions qui fondent notre démocratie.
Assumer une réforme exigeante et juste
Au fond, ce que cette commission d’enquête nous oblige à faire, c’est regarder la réalité en face. Oui, elle a bousculé. Oui, elle a parfois dérangé. Mais elle a surtout posé les bonnes questions. Et nous n’avons plus le droit de les esquiver. Réformer l’audiovisuel public, ce n’est pas le fragiliser. C’est lui permettre de rester fidèle à ce qu’il doit être. Un service public exigeant, exemplaire, répondant aux besoins de tous.
Dans une période où les inégalités se creusent, où les tensions s’accumulent, où la confiance s’effrite, nous devons être à la hauteur. Cela passe par une gestion irréprochable. Par une transparence totale. Par un contrôle démocratique assumé. Mais aussi par une ambition intacte, dans des contraintes budgétaires nouvelles. Comment faire mieux, avec moins d’argent public ? C’est le nouveau défi. Car l’audiovisuel public n’est pas qu’un coût, comme l’a finalement trop dit cette commission d’enquête. C’est un investissement dans notre démocratie et la préservation de “l’exception culturelle française”. Et à ce titre, il mérite une réforme.
Il convient pour conclure de saluer le rôle difficile et exigeant joué par Jérémie Patrier-Leitus dans la conduite de cette commission d’enquête. Dans un contexte parfois tendu, il a su maintenir un cadre de travail rigoureux, garant des équilibres parlementaires et du respect des auditions. À ses côtés, le rapporteur Charles Alloncle et l’ensemble des députés membres ont mené un travail d’une ampleur rarement atteinte, avec plusieurs dizaines d’auditions – dirigeants de l’audiovisuel public, journalistes, producteurs, acteurs du numérique et experts – qui ont permis d’éclairer sous tous ses angles le fonctionnement du secteur. Ma collègue Céline Calvez, impliquée au premier plan dans l’ensemble de ces travaux, a maintenu au sein de notre groupe parlementaire Ensemble pour la République une information et un débat constants, permettant aux députés non membres de la commission de s’intéresser, de réagir, de participer, ce qui finalement peu courant. Cet investissement collectif mérite d’être reconnu, d’autant qu’il intervient sur un sujet où, depuis des années, les tentatives de réforme portées par les gouvernements successifs n’ont pas abouti. Les projets de réorganisation structurelle, qu’il s’agisse de la création d’une holding ou d’une fusion des entités, ont été régulièrement évoqués sans jamais se concrétiser, illustrant la difficulté politique et opérationnelle de transformer en profondeur l’audiovisuel public. Dans ce contexte, le travail parlementaire engagé par cette commission constitue une étape utile, peut-être décisive, pour sortir des intentions et enfin poser les bases d’une réforme aboutie.
Le rapport est aujourd’hui public. Chacune des propositions va pouvoir être analysée et critiquée. Par les agents eux-mêmes des sociétés de l’audiovisuel public français, par les parlementaires, par le gouvernement, par les journalistes, par les citoyens. Ce document et l’ensemble des compte-rendus d’auditions sont désormais versés au débat public, pour permettre à chacun de réfléchir à la transformation de notre audiovisuel public dans les années à venir, dans un contexte de digitalisation des usages, de l’intelligence artificielle, de concentration des médias, et d’ingérences étrangères, qui oblige à agir. A un an de l’élection présidentielle de 2027, c’est un magnifique défi à préparer.







