
BONNES FEUILLES – La députée du Nord, Violette Spillebout, signe « Silences brisés » (éd. Stock, 290 pages). Un livre, à paraitre le 4 février, dans lequel elle revient sur la commission d’enquête parlementaire qu’elle a co-présidée l’an dernier aux côtés de Paul Vannier sur les violences en milieu scolaire.
« Silences brisés » n’est pas seulement un livre sur les violences faites aux enfants : c’est avant tout le récit d’une députée qui se découvre un combat aussi nécessaire que difficile, et qui décide d’aller jusqu’au bout de sa mission. De la genèse à l’élaboration d’un rapport de plus de 350 pages, fruit de 150 auditions, Violette Spillebout retrace les coulisses de la commission d’enquête parlementaire qu’elle a coprésidée l’an dernier aux côtés de Paul Vannier (LFI), avec pour objectif de briser l’omerta entourant les violences en milieu scolaire, mises en lumière notamment par l’affaire Bétharram.
Sans l’ériger en héroïne — ce rôle revenant avant tout aux victimes qui ont osé prendre la parole — l’élue du Nord montre combien il est difficile de faire tomber des tabous profondément enracinés, a fortiori dans un contexte politique incertain, où les résistances institutionnelles et les calculs partisans freinent parfois l’émergence de la vérité. À travers ce récit, elle donne à voir la lenteur, la rudesse mais aussi la nécessité du travail parlementaire lorsqu’il s’agit de faire avancer la société sur des sujets aussi sensibles. Extraits choisis.
La rencontre avec Pierre Baillœul – victime de Riaumont
« Je découvre ce qu’est Riaumont : un ancien pensionnat catholique traditionaliste situé à Liévin dans le Pas-de-Calais, que de nombreux articles décrivent comme étant un lieu sombre et maltraitant. Des violences y ont été exercées sur des garçons placés par la DDASS. Malgré mes origines nordistes, je suis surprise d’être passée à côté de cette histoire sordide qui hante la population depuis plusieurs décennies […] Quand Pierre est placé par un juge avec son frère au Village d’enfants de Riaumont, sa mère l’abandonne entre les griffes du fondateur des lieux, le père Albert Revet. Dès son arrivée, la violence physique extrême du père Revet s’abat sur les deux frères. Cet homme d’Église, massif et imposant, aux allures d’ogre, les passe à tabac pour avoir refusé de prendre un bain dans sa maison appelée Blanche-Neige. On les tond de force et le prêtre leur ordonne de dormir à même le sol sur des peaux d’ours. Ces brutalités répétées ont causé à Pierre des traumatismes durables. Jusqu’à l’âge de onze ans, le jeune garçon mouille ses draps. » (pages 14 et 15)
Face à l’Éducation nationale
« On a le sentiment de déranger. En coulisse, ça doit être la panique. Le directeur de cabinet d’Élisabeth Borne finit par venir à notre rencontre, parfaitement hautain et désagréable. Manifestement, ils n’ont pas l’habitude de rendre des comptes à qui que ce soit. Le directeur de cabinet nous explique qu’il n’a pas les documents demandés. Il tente l’obstruction. Le ton monte. Paul Vannier se fait un brin plus autoritaire. Paul est très agacé, il ne tient pas en place. Nous sommes assis autour d’une très grande table. Je prends la décision d’intervenir pour mettre une légère pression sur ce directeur. J’explique les fonctions et les prérogatives des députés en commission d’enquête. Je lui affirme que nous allons rester là jusqu’à obtenir les rapports demandés. » (page 53)
Face aux parlementaires
« En plein repas, je reçois un appel d’une collègue députée que je connais bien. Nous communiquons habituellement par messages Telegram. Elle ne m’appelle jamais, sauf pour un sujet grave ou urgent. Elle connaît tous les ministères, les huiles parisiennes, et j’imagine tout de suite qu’elle veut me parler de ma descente à Pau. Elle va droit au but : « Ce que vous faites avec Paul Vannier remue les esprits à Paris. Vous allez trop loin. » Les pressions commencent. Je sors du restaurant et je marche dans les ruelles paloises. Elle continue en me disant que Matignon est furieux de l’importante mobilisation de la presse. Elle ne prononce pas le nom de Bayrou mais je n’entends que cela, à savoir que ce que nous faisons est vécu comme une attaque directe contre le Premier ministre. Je suis sous le choc, avec la sale impression que je vais être convoquée comme une mauvaise élève dans le bureau du directeur. » (page 73)
Face aux parlementaires
« En plein repas, je reçois un appel d’une collègue députée que je connais bien. Nous communiquons habituellement par messages Telegram. Elle ne m’appelle jamais, sauf pour un sujet grave ou urgent. Elle connaît tous les ministères, les huiles parisiennes, et j’imagine tout de suite qu’elle veut me parler de ma descente à Pau. Elle va droit au but : « Ce que vous faites avec Paul Vannier remue les esprits à Paris. Vous allez trop loin. » Les pressions commencent. Je sors du restaurant et je marche dans les ruelles paloises. Elle continue en me disant que Matignon est furieux de l’importante mobilisation de la presse. Elle ne prononce pas le nom de Bayrou mais je n’entends que cela, à savoir que ce que nous faisons est vécu comme une attaque directe contre le Premier ministre. Je suis sous le choc, avec la sale impression que je vais être convoquée comme une mauvaise élève dans le bureau du directeur. » (page 73)
Visite à Riaumont
« L’avocat nous suit partout, c’est ubuesque. Pour la première fois, nous ressentons de la haine à notre endroit et envers ce que nous représentons. Les soutanes des autres prêtres sont sales aussi. Je repense aux odeurs décrites dans le livre Les Enfants martyrs de Riaumont et me vient du dégoût. À la page 90, le témoignage de Jacques résonne : « Lorsque Jacques fait sa première fugue, il est ramené aussitôt au foyer et il découvre le cachot : “J’étais à poil dans la douche avec un sac à viande. J’ai pris une raclée terrible, j’étais pas très grand ni très fort malgré mon âge mais j’étais grande gueule. Rien qu’à voir leur regard, on savait ce qu’on allait prendre. Je me suis fait tondre comme dans les camps de concentration, vous voyez ? J’ai quand même réussi à ressortir par un carreau, à retrouver des vêtements et des chaussures. Je suis reparti, j’étais écœuré par le père Revet.” Je lui demande pourquoi lui en particulier. “Le père Revet avait une odeur âcre, il sentait mauvais, il n’était pas très propre. Sa soutane était tachée. Je me rappelle qu’il avait un gros ceinturon autour de la taille, c’était une belle arme. J’ai pris des coups dans le dos. Quand ça a claqué, la première fois, ça grattait, je me suis recroquevillé dans le sac de couchage, j’ai essayé de me protéger parce que j’étais tout nu. Il prenait aussi du plaisir à humilier les enfants en public.” » (page 145)
Face au Premier ministre, François Bayrou
« Lorsque la commission démarre, une cinquantaine de journalistes sont accrédités et de nombreux députés présents. On n’a jamais vu une telle affluence dans cette salle. Bayrou arrive avec son staff, le livre La Meute en main, bien visible, une enquête qui dénonce les dérives et les purges au sein de La France insoumise. Quand je vois cela, je pense qu’il s’apprête à utiliser tout ce qu’il peut pour nous décrédibiliser en bloc. Je comprends d’emblée qu’il a bel et bien choisi l’attaque […] Il a dénoncé ce qu’il a qualifié de « cabale » ou « arme politique » à son encontre, et a mis en doute la « méthode » de la commission, contredisant les travaux et les interrogations du co-rapporteur Paul Vannier. » (pages 215 et 217)
La révision du délai de prescription
« Gérald Darmanin se prononce favorablement pour la révision du délai de prescription. C’est une grande première. Jusqu’ici aucun ministre de la Justice n’avait osé donner un ressenti favorable pour discuter et débattre de la possibilité de faire évoluer les délais de prescription. À part ce débat à l’Assemblée nationale sur la base d’une loi sur la prescription qui n’est pas passée et qui avait été portée par Aurore Bergé, ministre Renaissance déléguée chargée de l’Égalité entre les hommes et les femmes. Je pense qu’un certain nombre de députés et ministres sont mûrs pour ouvrir le débat sur cette question tout en ayant conscience qu’elle peut favoriser la surenchère pénale. » (page 258)
La libération de la parole… jusqu’à l’intime
« Cette commission a changé ma vie. Et cet effet libératoire de la parole des victimes s’est propagé jusqu’à moi. Les premières semaines de la commission d’enquête, mon mari Olivier, avec qui je partage ma vie depuis trente-quatre ans, m’a donné plus de détails sur les maltraitances subies de sa belle-mère pendant toute son enfance. Il avait toujours été évasif, elliptique. Jamais il ne s’était attardé sur cette époque difficile de sa vie. Lui aussi a été un enfant victime des agressions et des humiliations d’une adulte. J’en parle de plus en plus avec lui. Il se souvient de sévices très précis, de fugues, d’alertes données, de ces alertes à hauteur d’enfant que nous devons apprendre à détecter, chacun à notre niveau, chacun à notre place. Libérer sa parole n’est pas chose facile. » (page 289)






