CONTRIBUTIONS

Fertiliser nos quartiers en soutenant la culture populaire et les talents locaux

Rencontre à Paris le 11 juin avec Edouard Philipe, Premier Ministre

Lettre de Madame Violette Spillebout à l’intention de :

Monsieur Edouard Philippe, Premier ministre

Objet : Fertiliser nos quartiers en soutenant la culture populaire et les talents locaux 

Monsieur le Premier ministre,

Candidate aux élections municipales à Lille, je vous remets cette lettre de propositions, qui résulte d’un travail collectif que j’anime depuis deux ans, sur le terrain, pour refaire de notre ville une cité de lien social, de développement local et d’attractivité internationale. 

C’est aussi un message d’alerte, que je vous adresse au nom des acteurs de la culture, qui attendent des gestes forts et lisibles, répondant à leurs préoccupations. Les Grands Débats Culture consécutifs à la crise des gilets jaunes, n’ont pas abouti à de nouvelles solutions concrètes aux problèmes quotidiens des artistes et des acteurs culturels. Pourtant vous le savez, l’économie française compte 268 000 associations actives dans le domaine culturel, près de 650 000 emplois, et un poids économique direct de près de 44,5 milliards d’euros… La culture reste un indéniable facteur d’attractivité et de richesse.

L’annonce ce 9 juin du plan de soutien aux librairies indépendantes va dans la bonne direction, et me paraît devoir être étendu d’urgence à tous les secteurs culturels, et en particulier aux petites structures : les arts plastiques, les arts vivants, la musique, la danse, la photographie, etc… 

Je suis convaincue que pour redonner un réel espoir de mieux-vivre et de mieux-être dans tous les quartiers de nos villes, la revitalisation et la diversification de leur tissu culturel sont essentielles. Les décisions que vous prendrez maintenant, au sortir de ce confinement, sont à mes yeux des décisions d’urgence, et font partie des conditions de la réussite des deux années à venir du mandat du président de la République.

Vous le savez, le monde de la culture a été durement frappé par la crise sanitaire. Très durement, surtout les petites structures des quartiers, un peu moins en réalité les grandes institutions nationales ou régionales conventionnées  – et donc sécurisées – sur plusieurs années.

Les associations culturelles, les petites galeries, les librairies, les ateliers, les cafés-concerts, souvent déjà en difficulté avant cette crise, sont durablement et profondément fragilisés : artistes, auteurs, médiateurs culturels, métiers du spectacle, saisonniers s’inquiètent des inégalités qui se creusent, de la précarité qui se banalise et du repli sur soi qui menace notre société. Cette légitime anxiété s’accompagne de la crainte de voir s’effriter les valeurs partagées qui fondent et guident l’action culturelle, basées sur la création, l’innovation, et la diversité des approches.

A Lille, la situation est encore plus critique, plus clivante, plus préoccupante.

Depuis de nombreuses années, Lille a pourtant gagné une place particulière dans le paysage culturel régional. Notre ville est riche de sa diversité sociale et économique et forte de la présence d’un grand nombre d’artistes, parmi lesquels des créateurs de renommée nationale et internationale et des talents en devenir. Cette place singulière est atteinte grâce à l’énergie d’un tissu associatif foisonnant, à des institutions culturelles importantes ainsi qu’à un réseau d’acteurs culturels engagés.

Malgré cela, plusieurs structures culturelles historiques de la ville ont connu des difficultés ces dernières années : le Festival de l’Entorse, le Théâtre de la Verrière, le Biplan, le Grand Bleu, le Nasdac Festival, le Festival du Tire-Laine, la Maison de la Photographie etc.. L’emploi culturel à Lille va mal, les artistes-auteurs et les intermittents du spectacle vivent bien souvent dans la précarité et l’incertitude.

La généralisation des financements publics sous la forme d’appels à projets ou d’appels d’offres, associée à un empilement des dispositifs de contrôle, et à un allongement des délais de paiement, contraignent les petites structures et les fragilisent : baisse des subventions de fonctionnement, concurrence stérile entre associations, morcellement des actions au détriment du durable, exigence de technicité disproportionnée, baisse de la participation citoyenne et essoufflement du débat démocratique.

A Lille, Lille2004 avait rassemblé les énergies et apporté un véritable souffle de créativité et de valorisation des talents. Depuis, l’hégémonie de Lille3000, imposée par la Maire sortante aux collectivités, comme acteur unique et coordinateur des actions culturelles locales, bride la créativité et rogne les initiatives des quartiers. 

Les difficultés et obstacles quotidiens apparaissent d’autant plus inacceptables et incompréhensibles, à la lecture du rapport sur la gestion de Lille3000 rendu par la Chambre Régionale des Comptes en 2018, qui fait état d’une trésorerie de 5 millions d’euros et de salaires indécents des dirigeants. Les jeux politiques priment. Le débat, institutionnalisé et aseptisé, s’éloigne jour après jour des réalités du terrain et entraîne la complicité passive de toutes les collectivités et de la DRAC, qui n’est plus dans le rôle qu’elle devrait jouer : celui d’accompagner la culture partout, au plus proche des publics.

Par cette lettre, nous proposons que le plan de relance, promis par le président de la République, et les nouvelles politiques culturelles, s’inspirent de ce que vivent les acteurs de la culture au quotidien dans nos quartiers populaires. 

La réflexion doit être co-construite avec l’État, les collectivités territoriales et les réseaux d’acteurs concernés, grâce à des États généraux de la Culture, qui pourraient être provoqués par les maires dès la rentrée de septembre, se basant sur 5 principes fondateurs : 

  1. Redonner, face à la crise sanitaire, une respiration aux expressions culturelles et artistiques des quartiers « Politiques de la Ville”, par la création d’un fonds de solidarité culturel d’urgence 2020, pour rendre possible la renaissance de projets culturels 
  1. Reconnecter les administrations aux réalités quotidiennes de la culture dans les quartiers, par l’intégration des acteurs culturels et artistes de proximité au sein des DRAC : précarité, stress des équipes, surcharge de travail, manque de trésorerie, frais bancaires, complexité administrative…
  1. Sécuriser leur fonctionnement, alléger et simplifier leur quotidien, comme cela existe pour les opéras, conservatoires et grands théâtres, par l’engagement de conventions triennales multipartenaires systématiques pour toutes les petites structures et acteurs culturels, 
  1. Revaloriser la création régionale, les associations, festivals et artistes locaux pour recréer un lien accessible aux œuvres avec les publics par la nomination d’un délégué aux talents locaux, 
  1. Rendre équitable la répartition de valeur dans la culture, et transparent le financement de l’emploi culturel, pour sécuriser la situation sociale des artistes-auteurs, par l’établissement notamment d’une règle éthique et légale de limitation et de non-cumul des salaires des dirigeants pour les structures financées par les fonds publics.

Les créateurs et les acteurs des mondes de la culture sont prêts à se mobiliser, à Lille comme partout en France, pour travailler avec l’Etat et les collectivités territoriales, afin de garantir ensemble la survie des écosystèmes culturels, dans le contexte d’une crise sanitaire et économique sans précédent.

La culture a besoin certes de grands projets et de grandes ambitions, mais son coeur bat surtout dans nos quartiers, par la fertilisation d’un tissu culturel déjà existant qu’il faut renforcer et sécuriser.

Ensemble, nous devons préparer les citoyens à imaginer l’avenir, en faisant confiance à la solidarité, aux relations humaines, à l’éducation et à l’épanouissement de chacun, grâce à une création artistique française faite avec et pour eux.

Je vous prie de croire, Monsieur le Premier Ministre, en l’expression de ma très haute considération et de mon profond respect.