Quoi ?

Éducation aux médias et à l’information : état des lieux

Une fois acquise la conviction que nous sommes en état de guerre informationnelle, et qu’il y a urgence à agir, il s’agit de chercher des remèdes.

Il se trouve qu’une action publique a été mise en place il y a plus de quarante ans. Aux États-Unis, elle est désignée par MIL : Media and Information Literacy. Pour mémoire, le mot anglo-saxon de literacy a donné lieu à une transposition francophone (car d’origine canadienne) en littératie, terme dont la signification désigne exactement ce dont il s’agit : aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l’information dans la vie quotidienne. On aurait pu dire en français : média et info littératie, ce qui aurait présenté l’avantage de conserver le même acronyme, MIL. Pour on ne sait quelle raison, en traversant l’Atlantique, cette discipline est devenue l’Éducation aux Médias et à l’Information, EMI. Outre que la connotation du terme « éduquer » renvoie davantage au dressage des animaux domestiques qu’à rendre apte à lire, comprendre et utiliser en autonomie, il se trouve que ce terme devient très inadéquat lorsqu’il ne s’agit plus d’élèves, et l’on verra que cela pose un problème d’exclusion aujourd’hui.

Pour l’heure, nous en resterons à l’appellation reconnue et acceptée d’EMI. Ce chapitre 2 propose un état des lieux des initiatives foisonnantes en la matière, mais offre aussi de premières pistes d’amélioration dans l’enseignement de cette matière transversale déjà ancienne, mais dont les problématiques ne cessent de se renouveler à l’aune du numérique et des réseaux sociaux, comme l’a montré le chapitre précédent.

Définition de l’EMI

L’objectif de l’EMI est de « former des citoyens libres et éclairés ». La loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de juillet 2013 précise : « L’éducation aux médias initie les élèves à l’usage raisonné des différents types de médias et les sensibilise aux enjeux sociétaux et de connaissance qui sont liés à cet usage ».

Ce qu’est l’Éducation aux médias et à l’information aujourd’hui en France est bien défini dans le BO n°4 du 27 janvier 202232 : « Une nouvelle dynamique pour l’éducation aux médias et à l’information ».

Enjeux : « L’objectif d’une éducation aux médias et à l’information est de permettre aux élèves d’exercer leur citoyenneté dans une société de l’information et de la communication, de former des citoyens éclairés et responsables, capables de s’informer de manière autonome en exerçant leur esprit critique ».
Position de la communauté éducative : « La communauté éducative s’est fortement exprimée lors des états généraux du numérique pour l’éducation à travers la proposition n°12 « développer la citoyenneté numérique et renforcer l’éducation aux médias et à l’information en s’appuyant sur le CLEMI » ».

Aux termes de cette définition, il est clair que l’EMI cible les « élèves », et que si le terme d’éducation s’est imposé, c’est sans doute qu’il s’agit avant tout d’un dispositif de l’Éducation nationale.

La filière de l’EMI en France

De fait, la filière et les ressources en appui sont bien structurées en France : il existe une discipline scientifique d’appui qui sont les sciences de l’information et de la communication (discipline qui n’existe qu’en France, section 71 du Conseil National des Universités). Il y a donc un corps existant de chercheurs et d’enseignants-chercheurs qui s’emploient à faire progresser la connaissance dans le domaine et à la transmettre. On peut remarquer au passage que cette discipline assure également le pilotage de la plupart des formations universitaires et/ou écoles de journalisme reconnues par la profession, sauf peut-être celle de Sciences Po Paris qui, comme son nom l’indique, relève davantage des sciences politiques.

Il existe également un CAPES de documentation et des masters au sein des INSPE (Instituts Nationaux Supérieurs du Professorat et de l’Éducation, masters MEEF Métiers de l’Éducation et de la Formation parcours information- documentation) pour les professeurs documentalistes qui sont les principales chevilles ouvrières de la mise en œuvre de l’EMI33. Il existe également une École Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques, l’ENSSIB à Lyon34.

Enfin, le CLEMI, Centre de Liaison pour l’Éducation aux Médias et à l’Information, est l’opérateur public chargé de ces questions pour le ministère de l’Éducation nationale. L’organisme fêtera ses quarante ans cette année, ce qui témoigne de l’engagement de longue date de la France sur ce sujet. En tous cas, en préambule, Divina Frau- Meigs, directrice du CLEMI en 2014-2015, rappelle que la France a été pionnière dans le domaine de l’éducation aux médias, dans la lignée de la pensée des Droits de l’Homme.

Le CLEMI

Le CLEMI35, Centre de Liaison pour l’Éducation aux Médias et à l’Information, est rattaché au réseau Canopé. Il est doté d’un conseil d’orientation et de perfectionnement (COP, où siège une pluralité de médias représentatifs du secteur) qui fixe les missions du CLEMI, ses orientations stratégiques et réunit les partenaires. C’est toutefois la DGESCO36 qui fixe la politique ministérielle du CLEMI.

Comme l’a indiqué en entretien le Ministère de l’Éducation Nationale qui est sa tutelle, sa feuille de route n’a pas varié et ses objectifs sont clairement établis : il s’agit de former les élèves à l’esprit critique et à l’outil numérique avec plusieurs axes directeurs :

  • les « valeurs de la République », centrées sur la laïcité et la lutte contre le complotisme ;
  • les réseaux sociaux et l’économie des médias, les influenceurs, l’économie numérique, etc. ;
  • les actions et problématiques liées à l’interdisciplinarité et qui vont se raccrocher à des thématiques d’actualité, par exemple la guerre en Ukraine, à la fois en tant qu’événement et sur l’axe « comment parler à mes élèves d’une actualité angoissante ? » notamment dans des classes qui accueillent des élèves Ukrainiens ;
  • le sujet des fake news, mais pour lequel il faut faire preuve de prudence pour ne pas louper le coche vis- à-vis des élèves : dire « cette info n’est pas vraie car moi le sachant je vais vous dire pourquoi », dans certains contextes ou pour certaines populations, ça ne marche pas, car les fake news prospèrent en jouant sur l’émotion. Les enseignants doivent y être formés et si on n’intègre pas la connaissance fine des réseaux sociaux, des influenceurs, et de leur mode de fonctionnement, on loupe le coche. C’est plus complexe qu’un simple « vrai/faux ».

« Concrètement, l’enseignement de l’EMI consiste à forger l’esprit critique en distinguant les faits et leurs représentations. Un travail d’EMI peut être un travail portant par exemple sur un fait de départ et on va en présenter l’ensemble des traitements journalistiques sans juger de telle ou telle valeur. Les enseignements consistent aussi à forger le regard, par exemple par la création de journaux scolaires ».

DGESCO, Ministère de l’Éducation Nationale, table ronde n°1

Les missions du CLEMI n’ont cessé d’évoluer. Néanmoins, on peut identifier trois pans majeurs de son activité : il produit et diffuse des ressources de référence (voir par exemple Les essentiels. Éducation aux médias et à l’information), il impulse des actions de formation initiale et continue, et il organise des événements (telle La Semaine de la presse et des médias dans l’École®), des dispositifs (lors de la Fête de la science par exemple) et concours (Concours ARTE-CLEMI Reportage).

Lors de la première table ronde, son ministère de tutelle a confirmé et précisé les volets principaux de ses missions qui sont la formation, l’édition et la diffusion des ressources, et l’organisation de manifestations événementielles :

  • Le CLEMI agit sur la formation des formateurs et la production de ressources utilisées par les professeurs.
  • Le CLEMI fait de la médiation de ressources, en les élaborant et les faisant connaître aux enseignants et professionnels qui interviennent.
  • Il développe le système des compétences numériques « PIX », obligatoire en 1ère/Terminale, qui permet à l’élève de se construire une citoyenneté numérique.
  • Le Parcours « PIX » permet également aux enseignants de se mettre en accord avec les pratiques des élèves et d’avoir accès à différentes ressources.
  • Il fait des ateliers dans les départements.
  • Il organise La Semaine de la presse et des médias dans l’École

De façon convergente, à propos de ses missions générales, le site du CLEMI reprend ainsi :

Le CLEMI est chargé de l’éducation aux médias dans l’ensemble du système éducatif. L’éducation aux médias et à l’information (ÉMI) permet aux élèves d’apprendre à lire, à décrypter l’information et l’image, à aiguiser leur esprit critique, à se forger une opinion, compétences essentielles pour exercer une citoyenneté éclairée et responsable en démocratie. L’ÉMI a également pour objectif d’accompagner la parole des élèves dans le cadre scolaire, pour les former à la responsabilité et à l’exercice de la liberté d’expression. L’essentiel de la formation de terrain, formation initiale et formation continue en éducation aux médias et à l’information, est pris en charge par les académies.

La Semaine de la presse et des médias dans l’École est un événement annuel organisé par le CLEMI. Les chiffres annoncés par la Ministère de l’Éducation Nationale sont les suivants : il rassemble plus de 1800 partenaires qui interviennent dans les classes et touche près de 5 millions d’élèves. L’objectif est décrit ainsi sur le site du CLEMI :

La Semaine de la presse et des médias dans l’École® a pour objectif d’aider les élèves, de la maternelle au lycée, à comprendre et décrypter l’univers des médias, apprendre à vérifier les sources et l’information, développer leur goût pour l’actualité et se forger leur identité de citoyen.

Le concours ARTE-CLEMI Reportage est également une initiative originale pilotée par le CLEMI, dont témoigne la page Web suivante37 :

27 Septembre 2022

Encore quelques semaines pour s’inscrire au concours ARTE-CLEMI Reportage. Il s’agit pour les collégiens et lycéens, individuellement ou en groupe, de monter un reportage de deux à trois minutes à partir des images ayant servi à la réalisation d’un sujet diffusé dans Arte Journal. Les enseignants inscrivent leurs élèves en ligne avant le 21 octobre 2022. Nouveauté cette année avec 2 nouvelles catégories : un prix reportage d’antenne et un prix reportage réseaux sociaux.

www.clemi.fr/fr/evenements/concours/arte-reportage/plus-dinfos-sur-le-concours-2023.html

La mobilisation du CLEMI sur la Fête de la Science est également récurrente, comme l’illustre par exemple ce post :

La 31e édition de la Fête de la Science se déroule du 7 au 17 octobre en métropole et du 10 au 27 novembre en outre-mer et à l’international sous le thème du changement climatique. Pour permettre à chacun de découvrir le monde des sciences, les femmes et les hommes qui font la science d’aujourd’hui, le CLEMI s’associe à l’opération en proposant une sélection de ressources et fiches pédagogiques mêlant éducation aux médias et à l’information et Sciences.

Pour autant, le développement récent des plateformes et médias en ligne lui a donné une actualité nouvelle, et a rendu plus nécessaire une éducation aux médias renforcée, qui ne se résume pas à la presse et aux médias historiques. Les évolutions des modes d’information impactent les modes de formation à l’EMI : depuis quelques mois, le souhait de renforcer les moyens dédiés à la formation s’est manifesté. Le CLEMI a suivi les évolutions techniques et s’est profondément renouvelé depuis 10 ans avec le numérique. Les enjeux de l’EMI eux-mêmes se sont transformés. Il s’agit désormais moins de la découverte du métier de la presse et du journalisme que de l’éducation au numérique et à l’appréhension des informations qui y circulent, et de la lutte contre les fake news. En outre, les professeurs sont « challengés » aujourd’hui face à des élèves qui s’informent via internet et qui croient que la vérité se juge au nombre de « like ».

L’obligation scolaire d’EMI

Le Professeur Divina Frau-Meigs rappelle qu’historiquement, le parcours citoyen créé en 2015, suite aux attentats contre Charlie Hebdo, était censé avoir deux piliers : Éducation Morale et Civique (EMC) et EMI. Mais l’EMC tend à l’emporter, avec les professeurs d’histoire et la transformation de l’éducation morale et civique en « enseignement » avec 1 heure par semaine dédiée. Ce n’est pas le cas pour l’EMI, il y a donc déséquilibre entre les deux piliers. Quant au lien à l’Éducation artistique et culturelle (EAC), il n’est pas formalisé, donc laissé à la bonne volonté des enseignants.

C’est au collège, en cycle 4, que l’ossature de l’EMI est la plus concrète. Elle est comprise dans le socle commun. D’après le ministère de l’éducation nationale, l’EMI existe dans le 1er degré, mais plus l’enfant est jeune plus son rapport à l’information est difficile à construire car la frontière entre réalité et fiction est encore compliquée pour lui.

La circulaire déjà mobilisée du BO n°4 du 27 janvier 202238 précise l’obligation scolaire d’EMI et sa mise en œuvre :

Méthode : « Cette éducation, visant à comprendre la fabrication et la diffusion d’une information, passe par la connaissance et l’utilisation des médias (télévision, radio, presse écrite, web, réseaux sociaux) d’une part, et par la mise pratique des élèves d’autre part ».
Mise en œuvre : « Transversal, l’apprentissage des médias et de l’information se déploie tout au long de la scolarité, du cycle 2 au lycée, dans tous les enseignements, notamment par le biais des professeurs documentalistes. Le nouvel enseignement obligatoire en classe de seconde générale et technologiques Sciences numériques et technologie donne notamment un nouveau cadre propice à l’EMI. L’EMI s’appuie également sur des actions éducatives, des dispositifs et des interventions de professionnels, par exemple lors de La Semaine de la presse et des médias dans l’École pilotée par le CLEMI ».

La circulaire précise en outre la dimension transversale invoquée :

L’EMI s’inscrit dans :

  • le socle commun de connaissances, de compétences et de culture : utiliser de façon réfléchie différents outils de recherche et confronter les sources pour valider un contenu ; identifier les différents médias, en connaître la nature, en comprendre les enjeux et le fonctionnement général ; utiliser avec discernement les outils numériques de communication et d’information en respectant les règles sociales de leur usage et toutes leurs potentialités pour apprendre et travailler ; traiter les informations, les organiser pour en faire des objets de connaissance ;
  •  le parcours citoyen : l’EMI est liée au travail d’analyse des représentations stéréotypées, des discours de haine, de la désinformation/de la mauvaise information ; elle rejoint des enjeux d’éducation à la responsabilité, individuelle et collective, et se déploie dans un monde marqué par l’omniprésence du numérique et l’accès facilité à des contenus non vérifiés, notamment sur des sujets en lien avec les sciences et le développement durable ;
  •  le parcours d’éducation artistique et culturelle : l’EMI permet de travailler sur la contextualisation, la question du point de vue, l’altérité, l’expression d’un regard singulier, les langages, la représentation du monde et la manière dont une création transmet des idées et suscite des émotions. L’EMI s’inscrit dans l’axe prioritaire « Développer son esprit critique » de la feuille de route « Réussir le 100% éducation artistique et culturelle » des ministères en charge de l’éducation et de la culture..

De par cette implantation transversale, l’EMI relève également du ministère de la Culture, par le biais de la délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle. Le ministère de la Culture dit travailler en temps réel avec l’éducation nationale et le CLEMI sur le sujet. Mais au-delà du scolaire, le Bureau des temps de la vie pense le levier de la culture à tous les âges. Il intègre l’EMI dans l’éducation culturelle et artistique pour tous les âges et dans toutes les compétences. Au niveau national, le ministère travaille avec différents types d’acteurs dans 3 secteurs principaux : le secteur éducatif, le secteur culturel (dont les bibliothèques), le secteur scientifique. Il insiste sur le fait que les acteurs scientifiques jouent un rôle absolument majeur. Au niveau déconcentré, le ministère est en lien permanent avec le temps scolaire mais travaille aussi avec les résidences de journalistes, radios et/ou médias de proximité (qui interviennent dans des écoles, des EHPAD). Il met en place des formations durant les vacances pour ceux qui ne partent pas. Le lien est aussi très fort avec les DRAC dans les territoires. Les objectifs assignés à l’EMI par le ministère de la Culture diffèrent de ceux de l’éducation nationale dans ses ambitions :

  • Sa volonté est de partir des territoires et des citoyens.
  • L’accès à la vie culturelle et l’éducation artistique se joue très jeune. Sa volonté est de développer l’esprit critique dès le plus jeune âge.
  • Les attentats ont déclenché une véritable prise de conscience de l’importance de l’EMI dans l’action culturelle. Le ministère souhaite ainsi intégrer l’EMI à l’éducation culturelle en général.
  • L’intégration de la dimension numérique au sein des ateliers est importante.

Faiblesses du dispositif actuel d’EMI

Sur le papier, le dispositif est parfait. L’EMI est à la fois du ressort de l’éducation et de la culture. De plus, il est clair que la maîtrise de l’information ne doit pas être perçue comme cantonnée dans une case à part. Elle intervient partout : quand l’élève doit préparer un dossier, dans une pédagogie par problème où il doit aller chercher lui-même les ressources qui lui sont nécessaires, quand il explore la documentation ou les archives… La transversalité s’impose. Mais les difficultés de mise en œuvre d’un dispositif parfait se nichent souvent dans les détails.

L’EMI souffre de deux faiblesses. La première est d’être réparti entre divers intervenants, sans attribution bien définie, et sans obligations précises. Le texte officiel notifie bien : « l’apprentissage […] se déploie […] notamment par le biais des professeurs documentalistes ». Ce « notamment » brouille la dévolution claire de la responsabilité aux documentalistes. Et tous les professeurs disciplinaires doivent déjà assumer un programme très lourd. De ce fait, chacun peut se défausser sur les autres, en arguant que son propre programme est déjà très chargé – ce qui est vrai et n’est pas seulement une excuse – et qu’il n’a pas le temps de traiter des ajouts « supplémentaires ».

« Qui est en charge de ça ? Si c’est tout le monde, en fait, c’est personne ».

Verbatim, audition n°2.

La deuxième faiblesse est que les documentalistes n’ont pas le statut de professeur au même titre que les autres. C’est dévalorisant pour eux. En plus, ils doivent « s’arranger avec les profs », ce qui n’est pas simple.

« Concernant l’articulation concrète de l’EMI avec le parcours citoyen et l’éducation artistique et culturelle, les troisièmes par exemple préparent un oral. Ils doivent trouver leur sujet et sont encadrés par un référent, dans un des parcours : citoyenneté, santé, culture/artistique ou avenir/orientation. L’idéal serait de faire de l’EMI dans chacun des parcours. Mais ce n’est pas le cas. C’est un travail d’équipe difficile à formaliser, difficile à faire rentrer dans les obligations. Ca marche, ou pas (…) Concrètement, l’EMI fait partie du programme. Mais ça dépend du bon vouloir des équipes. Il n’y a aucune obligation dans les faits. En réalité, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a ».

Verbatim, audition n°1.

Il est également possible de s’affranchir de l’obligation à faire de l’Éducation aux médias et à l’information dans leurs formes contemporaines en restant sur les « vieux médias du siècle dernier », sans aborder le Web et les réseaux sociaux. Ce n’est pas une défaillance des enseignants. Plusieurs raisons justifient ces formes d’évitement. La première, la plus forte, est la crainte de représailles depuis l’assassinat de Samuel Paty. Aborder l’actualité « chaude » ou polémique est ainsi exclus d’office. Divina Frau-Meigs évoque un véritable « syndrome Paty », qui fait que, depuis l’attentat, les professeurs sont marqués et ont peur d’aborder certains sujets sensibles en classe.

« L’EMI est une toute petite partie des programmes de lycée. Du coup, les enseignants ne s’engagent pas car ils ne sont pas formés. Et puis depuis l’assassinat de Samuel Paty, les enseignants ont peur. Ils sont confrontés à beaucoup d’opposition de la part des parents d’élèves […] L’école, elle n’a pas d’arme contre ça. Du coup, les médias et les sujets qu’on peut traiter, c’est ceux du siècle dernier […] Donc, pour ce qui est des médias, la documentaliste fait venir un journaliste. Mais elle voit avec lui les sujets : rien en rapport avec l’actualité pressante ».

Verbatim, audition n°3.

Certains évitent aussi les réseaux sociaux, le Web, et les nouveaux médias, car ils se sentent moins compétents que leurs élèves eux-mêmes sur ces outils. Il est alors plus simple de rester sur les médias traditionnels, mieux maîtrisés par les enseignants, mais très peu fréquentés par les jeunes (comme indiqué au chapitre précédent, 2% des jeunes de moins de 35 ans lisent la presse, 66% s’informent prioritairement sur Internet via leur smartphone contre 25% qui restent fidèles à la télévision). Il en résulte un enseignement totalement déconnecté de leurs pratiques quotidiennes.

« Enfin, il y a beaucoup de collègues qui s’affranchissent de leur obligation de faire de l’EMI en se limitant aux médias anciens et classiques : presse essentiellement, que les jeunes (et leurs familles) ne lisent pas ».

Verbatim, audition n°1.

Les actions éducatives d’EMI

Le texte légal ouvre la porte à des « actions éducatives, des dispositifs ou des interventions de professionnels ». C’est extrêmement bénéfique au plan de l’apprentissage, car le changement d’interlocuteurs, ou le changement de cadre ancre la dimension citoyenne et pas seulement éducative de l’EMI. « Changer d’air » ne peut que faire du bien. Certains interlocuteurs ont évoqué un « côté fun ». Mais cela ouvre une faille qui permet aussi de s’affranchir de l’obligation d’EMI en faisant ponctuellement appel à des intervenants extérieurs (journalistes, policiers, artistes) sans que la discipline rentre en tant que telle dans les obligations scolaires.

« Chez nous par exemple, des policiers viennent parler de cybercriminalité : 1H en sixième et en cinquième. Le formateur est un policier antidrogue qui est aux stups et travaille sur les réseaux sociaux. J’ai aussi une compagnie théâtrale, la compagnie Mauberti, qui est venue jouer ici une pièce de théâtre, Une proie facile. Très bien, ça a bien marché. Et c’est pris en charge par l’académie ».

Verbatim, audition n°2.

En termes de méthode et d’organisation du temps en classe, leur intervention est bien encadrée et sécurisée. Le ministère de l’Éducation Nationale nous a ainsi indiqué : « Sur le déroulement des interventions de professionnels, c’est l’établissement qui fixe la commande via le professeur ou le chef d’établissement qui définit le besoin, indique l’âge des élèves et repositionne l’intervention dans ce qui a déjà été fait. Le professeur ensuite reçoit l’intervenant et doit toujours être dans la classe, l’intervenant ne pouvant pas parler aux élèves sans la présence du professeur. L’exercice est donc défini et cadré par l’établissement ». Le ministère de la Culture souligne pour sa part la méthode des agréments qu’il a mise en place. Tout artiste, et plus généralement toute personne qui intervient dans une école, n’intervient jamais seul avec des élèves. Des agréments au niveau national existent avec des associations agréées. Une association locale peut intervenir dans un établissement via un agrément académique. L’association de journalistes La Chance confirme que : « Les interventions sont co-construites avec les enseignants, qui s’appuient beaucoup sur les intervenants pour traiter des sujets qu’il est impossible d’aborder en cours ».

En outre, il est impératif que ces acteurs extérieurs soient préalablement formés à intervenir auprès des jeunes. C’est un apprentissage exigeant. L’engagement citoyen et/ou la bonne volonté ne suffisent pas.

« Par exemple, les séances avec un policier qui vient en classe pour faire de la morale, c’est compliqué. Surtout que les policiers, ils disent : « il ne faut pas aller sur tel site ». Vous dites ça à des ados, le premier truc qu’ils font, c’est d’aller voir ! Une solution, c’est la classe inversée ou la classe renversée, pour qu’ils soient acteurs de l’apprentissage, comme ils sont acteurs avec leur smartphone. Les expos itinérantes, c’est une très bonne solution aussi ».

Verbatim, audition n°1.

Une pédagogie exigeante

D’où la nécessité d’une pédagogie adaptée à un sujet qui requiert un doigté particulier. Divers écueils sont à éviter à toute force. Pas de caractère surplombant à cet enseignement. Pas le moindre jugement moral. Pas d’intervention qui pourrait être perçue comme une tentative d’imposer un discours officiel.

« Les élèves ne prennent pas l’EMI comme un enseignement surplombant ou la tentative d’imposer un discours officiel, quand c’est bien traité. Il faut bien le traiter. Il faut commencer par : « je n’ai rien à vous apprendre, vous êtes plus forts que moi. Et moi je suis à X heures sur mon smartphone par jour […] je ne vais pas vous juger ». Il ne faut pas être moralisateur. Il faut une réflexion profonde sur la façon de faire passer le message ».

Verbatim, audition n°1.

Les associations de journalistes plaident également pour une pédagogie qui parte des usages réels et quotidiens des jeunes. Ainsi l’association Entre les lignes nous dit : « Il est nécessaire de leur donner le goût de l’information. Il faut leur donner des réflexes (trouver les sources, se poser les 5 W-questions) et des outils (pour repérer le détournement d’image, vérifier les vidéos…) ». D’expérience, ils notent d’ailleurs la faible quantité d’affaires ou de sujets qui intéressent les jeunes lors des interventions (uniquement Mila, Ouïghours…). Les réseaux sociaux les enferment dans des sortes de bulles, par rapport à la masse des sujets traités par les médias traditionnels. Il faut parvenir à ouvrir ces jeunes à d’autres sujets. Selon eux : « Les sujets qui passionnent les jeunes sont mal traités par les médias traditionnels, qui sont en retard et qui n’arrivent par conséquent pas à toucher les jeunes (exemple affaire Mila, où les médias arrivent après le buzz des réseaux). Il faut une autocritique des acteurs pour réduire le fossé entre médias traditionnels et habitudes des jeunes, en partant de leurs usages ».

De son côté, Dessinez Créez Liberté, association d’éducation aux médias, au dessin de presse et à la citoyenneté fondée par Charlie Hebdo et SOS Racisme au lendemain des attentats de janvier 2015, est née d’une nécessité : initier la jeunesse au dessin de presse en particulier à la satire et la caricature et offrir au plus grand nombre (enseignants, animateurs jeunesse, bibliothécaires, éducateurs, personnel pénitentiaire…) des outils pédagogiques originaux pour ouvrir les débats et aborder les thématique qui font l’actualité et agitent la société.
« Sans tabou, sans démagogie ni frilosité intellectuelle ». L’association intervient en classe dès le CM2 et dans d’autres structures, avec des interventions courtes mais aussi un travail dans la longueur. Ils nous ont dit observer que les élèves ne retiennent que ce qui les choque : il est très important de leur rappeler les faits (pour Samuel Paty, pour Mila…). « La presse est très abstraite pour les jeunes. Ils ne savent pas ce que c’est. Certains disent ne pas s’informer car d’autres le font pour eux. Le but n’est pas de convaincre (par exemple sur Charlie hebdo) mais de leur faire se poser des questions. C’est la répétition qui fonctionne, sur plusieurs mois ou semaines ».

L’association Lumières sur l’info est née également après les attentats. Le constat de départ, déjà mentionné dans plusieurs entretiens, est qu’il est impossible de parler de certains sujets au sein des classes. De là est née l’idée d’aller dans les écoles et de se baser sur les sources d’informations des élèves eux-mêmes. Si les intervenants partent de leurs propres informations, elles ne sont pas crues. Il faut partir des élèves et de leurs usages. Les intervenants expliquent le métier de journaliste, racontent leurs expériences de terrain, insistent sur la différence info/opinion, sur ce qu’est une source. Les élèves sont invités par petits groupes à recueillir une information qui les a marqués sur leurs supports d’information habituels, à travailler ensuite sur les sources, et à confronter ce travail avec le journaliste. Sur le terrain, les intervenants de l’association observent la construction de discours logiques à partir de fake news et tentent de provoquer des déclics, de faire changer d’avis. Ils développent enfin une activité sur les réseaux sociaux : ils ont formé deux jeunes pour qu’ils expliquent eux-mêmes les coulisses de l’information. Cela permet de démystifier efficacement certains thèmes, quand c’est fait par les jeunes eux-mêmes pour les jeunes. De jeune à jeune, ça passe mieux. C’est un travail long sur les réseaux sociaux. En suivant ce chemin, ils sont optimistes sur leur capacité à convaincre. « Pour être efficaces, il faut sortir du système clos des théories du complot. Il s’agit de faire que les jeunes remontent les sources d’informations et découvrent les buts de leurs auteurs. Les jeunes doivent faire le chemin eux-mêmes : on ne doit pas leur donner d’argument d’autorité sur la véracité des informations, ni être donneurs de leçons. Les élèves arrivent très bien aux bonnes conclusions par ce chemin-là ».

Des ressources foisonnantes

« L’enjeu des ressources pour l’EMI n’est pas tant celui d’un manque que d’une profusion des productions existantes émanant d’horizons multiples », selon les auteurs du rapport « Renforcer l’éducation aux médias et à l’information et la citoyenneté numérique » remis au ministre de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports en mai 2021. Une simple recherche sur Internet montre l’abondance des ressources institutionnelles, associatives et universitaires à vocation pédagogique.

L’opérateur public de référence, le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (CLEMI) est en première ligne pour offrir aux personnels de l’éducation nationale, aux animateurs et aux journalistes des ressources utiles au regard de cette matière composite et complexe qu’est l’EMI. Mais il existe en parallèle une multiplicité de ressources d’origines diverses, gratuites et accessibles, à la disposition de tous les publics. Vadémécum, brochures, vidéos, documentaires, reportages, livrets pédagogiques, jeux vidéo, parcours de formations sont autant de ressources, à la disposition de tous les « médiateurs » de cette discipline. La nécessité de diffuser largement des outils collectifs étant partagée par tous, notons que se développe également une offre privée de contenus. C’est le cas de Spicee éduc39, « une ressource numérique pour l’éducation aux médias et pour la lutte contre la désinformation ». Spicee éduc résulte de deux constats : la désinformation et le complotisme sapent les piliers du débat collectif et de la démocratie, et les jeunes sont particulièrement perméables à ces contenus mensongers car ils ont moins de références culturelles et parce que ces contenus circulent de façon exponentielle sur les réseaux sociaux, leur principale source d’information. D’où la mise en place de l’outil proposé par Spicee : une plateforme de streaming, accessible par abonnement sur plusieurs canaux dont Canopé, qui contient des documentaires accompagnés de leur fiche explicative, le tout organisé de façon pédagogique.

Face à cette profusion, il faut cependant résister à la tentation de formuler le reproche simpliste d’un foisonnement de ressources qui nuirait à leur accessibilité ; ce serait un comble quand on sait que l’on reproche au monde numérique contemporain la surinformation et l’absence de hiérarchisation des médias de masse.

Les expositions sur la désinformation et les fake news se multiplient également. Les accueillir dans les établissements vient compléter les dispositions éducatives déjà en place. Leur présence dans les lieux publics, les établissements recevant du public (cinémas, bibliothèques, salles de spectacle, théâtres, opéras…) multiplie leur impact. Quelques panneaux sont utiles pour « relayer » la problématique, comme on le voit ci-dessous avec l’exposition Fake News de Marcq-en-Baroeul (photo personnelle, 4 mars 2023).

Des acteurs pléthoriques

Il ressort des auditions que, s’il y a tant de ressources, c’est que les organismes s’étant emparés du sujet sont également pléthoriques. L’Éducation nationale a été parmi les premières à s’en préoccuper, mais toutes les institutions à vocation culturelle (Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque publique d’information, bibliothèques municipales, départementales ou associatives, centres sociaux etc.) ont développé des initiatives dans ce champ, tout comme les associations d’éducation populaire, les radios associatives, les centres d’information jeunesse… A tel point qu’il est difficile de les citer tous !

Les médias traditionnels – tels que la presse et les chaînes de radio et de télévision – se mobilisent également sur la question. L’association Reporters sans Frontières (RSF), association de défense du journalisme, confirme que l’audiovisuel et la presse elle-même ont un rôle à jouer envers leurs publics. L’association a mené cette expérience de traverser la France avec un bus, en 20 étapes.

La presse écrite, les éditeurs de presse et toute la filière presse restent en effet un modèle de référence en termes d’excellence des contenus et du travail effectué : qualité des productions, profondeur, actualité et précision des enquêtes, présence de dossiers riches et documentés, sujets éducatifs et culturels très peu traités par ailleurs, rôle historique joué par les titres phares dans le temps, … Tous les indicateurs attestent que la presse demeure un acteur incontournable. La presse écrite offre l’un des rares espaces où peut encore se déployer en format long une analyse de qualité relayant un monde et des phénomènes eux-mêmes complexes. A comparer avec les 180 caractères d’un post Twitter, ou pire encore les 150 caractères sur TikTok qui, de fait, imposent la brièveté et donc la simplification et le raccourci.

Par exemple, côté groupes de presse, La Voix du Nord a créé en 2019 Ta Voix, média numérique régional des ados. Son objectif est de mettre en avant la parole des ados et de leur offrir un espace où s’exprimer. Ta Voix diffuse essentiellement des vidéos et stories d’actu sur les réseaux sociaux, là où les jeunes sont, c’est-à-dire sur Instagram, Snapchat, Youtube, Facebook et TikTok. Le media offre également chaque jour une compilation des articles de La Voix du Nord qui concernent les jeunes, sur une page web dédiée. Une page web est également consacrée à toute la production destinée aux jeunes. L’ensemble de ces contenus sont en accès libre. Pour renforcer son action dans l’éducation aux médias, La Voix du Nord a également lancé, en septembre 2020, Ta Voix #Creator, « l’outil des ados pour créer l’info ». Avec Ta Voix #Creator, des journalistes professionnels de La Voix du Nord interviennent auprès de jeunes pour les sensibiliser à ce qu’est l’information et les mettre en situation de produire eux-mêmes des contenus journalistiques. Ce dispositif est proposé dans les collèges et lycées, mais aussi dans les lieux que fréquentent les jeunes : centres sociaux, accueil de loisirs, associations… Les productions des ados sont publiées en ligne et peuvent être publiées dans les éditions locales de La Voix du Nord. Différentes prestations de Ta Voix #Creator sont proposées aujourd’hui via le pass culture (plus d’une quarantaine de pass réalisés ou programmés durant cette année scolaire). Le projet a décroché l’an dernier le prix EMI aux Assises du journalisme de Tours. Dans le cadre de La Semaine de la presse et des médias dans l’École, La Voix du Nord propose depuis 2019 un Marathon de la presse dans chacune des 17 éditions de La Voix du Nord avec des publications web et papier le même jour. En une journée, au cours de la semaine de la presse, une classe de collège (ou un groupe d’élèves), encadrée par un journaliste, doit réaliser le contenu d’une page du journal avec photos et vidéos sur la thématique de son choix. Les reportages réalisés sont publiés sur le web et le papier de chacune des locales le vendredi qui clôt la semaine de la presse et des médias. Enfin, le dispositif Journalistes en herbe en est à sa 11ème édition. Le principe : chaque classe, accompagnée par un journaliste, publie un reportage dans les pages locales de son édition. Les parutions s’échelonnent durant six semaines. La famille de chacun des élèves est abonnée gratuitement à La Voix du Nord durant six mois. Une action liée à la prévention de l’illettrisme et à la maîtrise de la langue accompagne l’opération. Jusqu’en 2019, seuls des écoliers (CM1-CM2 surtout) et des collégiens de 6e participaient à l’opération. Depuis 2020, des jeunes de lycées professionnels sont également concernés. Cette année, ce sont 575 élèves qui participent à l’opération.

Du côté des radios, les représentants de Radio France ont affirmé que l’éducation aux médias est une conviction portée par eux depuis plus de 15 ans. Radio France travaille avec le CLEMI depuis des années. Le tournant véritable s’est opéré en 2015, suite à la vague d’attentats. Quatre dispositifs sont aujourd’hui en place :
– sur France inter : dispositif InterClass’ dans une vingtaine de territoires – investissement lourd dans des quartiers prioritaires, établissements spécialisés, et zones rurales. Ce sont souvent des aventures humaines très marquantes pour les journalistes. L’éducation aux médias doit passer par le relais numérique. Interclass’ est donc décliné sur une plateforme numérique, InterClass’Up, pour que les enseignants, journalistes et élèves puissent se saisir d’InterClass’ partout en France et le déployer dans plus de classes et de lieux.

– sur France Info : formats radios et audios à destination des plus jeunes (ex : France info junior, Le vrai du faux junior).
– sur France bleu : dispositifs sur le territoire, France Bleu Classe Média, le dispositif d’éducation aux médias de France Bleu.

– sur Le Mouv : deux dispositifs, 1) Pod’classe : concours de podcasts ouverts à tous les établissements, en association avec le ministère de l’éducation sur le développement des web radios et 2) dispositifs « Parlons vrai » rencontres sur tout le territoire après la crise des gilets jaunes.
Au total, ce sont aujourd’hui entre 150 et 200 journalistes de Radio France qui sont impliqués par an. 3 500 élèves participent chaque année à des ateliers de découverte des médias qui permettent de renforcer la confiance entre les journalistes et les jeunes. L’idée qui guide cette action est que l’éducation aux médias doit se faire par le contact humain direct, et que cela rentre de plus en plus dans les missions des journalistes qui doivent apprendre à informer autrement. Ainsi, le médiateur de Radio France est une personne qui relaie les avis des auditeurs et remonte ensuite ces avis auprès des rédactions : l’information ne ruisselle plus seulement verticalement, de l’émetteur vers l’auditeur. En termes d’appui financier, certaines rédactions sont parfois amenées à recruter des CDD pour remplacer des journalistes qui sont mobilisés sur une mission EMI. Radio France multiplie aussi les partenariats, avec des écoles de journalisme, des radios associatives, des professeurs des écoles collèges et lycées, des anciens journalistes. Ils sont en effet convaincus de la nécessité d’une approche territoriale de ces questions, et mettent en avant l’intérêt de rassembler tous les acteurs.

Toujours pour la radio, le syndicat national des radios libres met en avant que la préoccupation de lier le monde des médias et le monde de l’éducation n’est pas quelque chose de nouveau. L’implication de professionnels répond à la volonté qui s’affirme dans les jeunes générations d’apprendre par le faire, au besoin d’accéder aux outils et d’être projetés dans des situations de réalisation. Dans ces conditions « du réel », il est possible de faire passer des valeurs de déontologie, le sens de la responsabilité face à l’irresponsabilité véhiculée par des flux douteux ou par les réseaux sociaux. En outre, il faut une déclinaison déconcentrée de l’éducation aux médias. Les radios interviennent auprès de tous les établissements, mais également auprès des centres sociaux ou de la Caisse d’Allocations Familiales41.

Pour ce qui est des télévisions, M6 se dit engagé depuis des années car c’est un sujet d’importance pour eux depuis le début. M6 met en avant, parmi d’autres, les exemples suivants :
– l’émission E=M6 dans son ensemble ;
– les journaux d’information : rubriques « expliquez-nous » et « Infox » ;

– sur RTL : les podcasts Focus de décryptage de l’info ;
– les journées du patrimoine…
La chaine M6 s’appuie sur l’ensemble des antennes pour diffuser des aspects très complémentaires. La chaine Gulli entretient de son côté un lien très fort avec le CLEMI, et participe à la semaine de la presse et des médias. Une campagne a été lancée : intitulée « Fais Gaffe », elle consiste en vidéos d’une minute qui donnent la parole à des jeunes et qui sensibilisent les enfants aux usages des réseaux sociaux. Le but est de donner des clés dès l’enfance.

Le groupe France Télévisions est connu pour ses nombreuses interventions d’éducation aux médias. En octobre 2022 a par exemple été lancé le Tour de France académique de l’éducation aux médias, à l’information et à la citoyenneté en partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse (MENJ), le CLEMI et le réseau académique. L’idée était de réunir 150 professeurs sur une journée de formation et de sensibilisation à l’éducation à l’image. Les journalistes leur expliquent les contraintes et comment ils travaillent. 8 tables rondes thématiques ont été organisées, ainsi que des débats avec des professionnels de l’éducation. Ont suivi le lendemain, une projection du documentaire sur la Rafle du Vel d’hiv avec plusieurs centaines d’élèves et leurs professeurs qui avaient suivi la formation, et des échanges avec l’équipe technique du film. Une opération similaire doit être renouvelée prochainement dans 5 autres académies. Désormais tous les recteurs veulent le développement de ce type d’opération chez eux. Les efforts se poursuivent avec d’autres opérations en direction des enseignants : mise en place de demi-journées de formation au siège de France TV tous les 15 jours ; mise en place de modules pédagogiques à usage des enseignants (plateforme Lumni enseignant), l’idée étant de pourvoir tous les professeurs en supports pédagogiques… Pour France Télévisions, c’est un vrai projet d’entreprise qui mobilise beaucoup d’intérêt et d’enthousiasme. Le dispositif est totalement co-construit avec le ministère de l’Éducation nationale, qui a fait montre d’un accueil très favorable et intéressé. Cette démarche de co- construction est essentielle du début à la fin, car elle assure le lien entre le journaliste et le professeur afin que les deux échangent opportunément et s’enrichissent mutuellement. L’offre de France Télévisions se décline sur d’autres actions :

– une offre éditoriale dédiée riche et diversifiée sur l’ensemble des antennes : émissions de décryptage et de pédagogie (Vrai ou Fake, Chasseur de Fake), cellule de vérification de l’information (Les Révélateurs), magazines avec des invités experts (C dans l’air, C à vous), séquences dédiées à la lutte contre les fake news et à la vérification de faits au sein des éditions d’information (L’œil du 20h).

– une offre à destination des enseignants et des élèves avec Lumni, le média éducatif des acteurs de l’audiovisuel public, piloté par France Télévisions et l’INA42 avec l’appui du ministère de l’Éducation nationale et de ses partenaires (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information et Réseau Canopé). Cette offre éducative, gratuite, vérifiée et sans publicité propose des séries et modules consacrés à l’EMI (ex : lancement en 2023 de Resotutots, tutoriels sur l’usage des réseaux sociaux à destination des collégiens et lycéens). Une rubrique consacrée à l’EMI sera prochainement créée dans l’espace Lumni dédié aux enseignants avec une trentaine de nouveaux modules pour donner aux enseignants des contenus pédagogiques à utiliser en classe et des méthodes d’animation des séquences d’EMI (fabrication de l’information, évaluation de l’information, analyse des images d’actualité…).

– #vraioufake est devenu, depuis fin 2022, le hashtag de référence de la lutte contre les fausses infos, pour sensibiliser, sur l’ensemble des antennes du groupe, à l’existence des fake news ainsi qu’au besoin de les identifier et de les dénoncer.

France Médias Monde se déclare aussi très engagé sur le sujet. Dans le cadre du Pacte pour la Jeunesse signé par toutes les entreprises de l’audiovisuel public avec l’État, France Médias Monde est devenu chef de file pour coordonner les actions d’EMI à l’échelle de l’audiovisuel public. Cet engagement a vocation à se renforcer dans le cadre des coopérations à l’échelle de tout le secteur, et pourrait par exemple passer par la constitution d’un vivier commun de journalistes intervenant dans les établissements scolaires. L’engagement propre à France Médias Monde pour l’EMI s’appuie sur les spécificités internationales du groupe, qui a la particularité d’offrir des ressources plurilingues (à partir du français et de 20 autres langues), de disposer d’un vivier de journalistes qui disposent, le plus souvent, d’une double-nationalité ou d’une double culture, et de rédactions délocalisées et un vivier de correspondants sur les 5 continents qui interviennent aussi auprès des établissements scolaires à l’étranger. France Médias Monde apporte sa signature internationale en contribuant notamment à la plateforme commune du service public, Lumni, qui rassemble les contenus et les offres à destination de la jeunesse. France 24 y met par exemple à disposition des publics son module « Info ou Intox », produit par la rédaction des Observateurs. Leur stratégie est très concentrée sur le développement de l’esprit critique et la lutte contre l’infox. Le groupe va dans les écoles (4 000 élèves ont pu bénéficier d’une intervention). Les enseignants visitent les locaux du groupe aussi et accèdent à plusieurs contenus. Les professeurs sont parfois démunis, du coup la mise à disposition de supports leur rend un grand service ; on peut citer par exemple l’émission info/infox. France Médias Monde entretient également de grands liens avec le CLEMI. Sur le terrain, les interlocuteurs constatent une vraie défiance envers les médias traditionnels de la part des jeunes. Mais lors du contact direct, les élèves se montrent mobilisés et à l’écoute. C’est une matière qui passionne les élèves et qui susciterait facilement des vocations. De fait, les professeurs se sentent alors accompagnés. Pour France Médias Monde, l’éducation aux médias est une mission citoyenne et c’est un enjeu national. Elle ne va pas sans certaines difficultés néanmoins : les demandes de plus en plus importantes de la part des établissements font qu’ils ne savent plus comment prendre en charge cette politique volontariste ; et le travail global d’éducation aux médias devrait aller bien au- delà de ce qu’ils peuvent proposer.

Du côté de Altice Media (BFM TV, RMC et leurs déclinaisons), l’information étant une composante essentielle de l’offre délivrée par ses antennes, l’éducation à l’information est une préoccupation toute particulière pour le groupe qui entend éclairer le public sur la manière dont ses 700 journalistes travaillent pour offrir au public chaque jour une information fiable et de qualité. La transmission des savoir-faire, le décryptage des exigences journalistiques et la transparence des coulisses de l’information ont ainsi été au cœur des réflexions pour bâtir les premières actions pédagogiques du groupe. L’action d’Altice Media se décline autour de trois axes :

– 1) rencontres avec le public sur le terrain dans une volonté de transparence et de proximité. On peut citer sur cet axe le Tour de France BFMTV & Vous – rencontre d’un public composé d’une centaine de Français (lycéens, étudiants, actifs, retraités, tous âges, sexes et CSP représentés) pour échanger durant plus de 2h et répondre à toutes leurs questions sur les coulisses des métiers de l’information). Autre exemple sur ce même axe, un partenariat avec le CLEMI intitulé « Le Lien » permet des échanges entre des personnalités de l’antenne et des collégiens et lycéens, en visioconférence, pour expliquer les métiers, le fonctionnement des médias et répondre à toutes les questions des jeunes autour de la construction de l’information.
– 2) accueil de public dans les locaux du groupe Altice pour faire découvrir les métiers du secteur des médias et de l’information. Pour illustrer les différents formats de production (radio, télévision, web), des visites de rédaction, échanges et sessions sont organisés tout au long de l’année, et tout particulièrement à l’occasion de La Semaine de la presse et des médias dans l’École.

– 3) proposition de contenus adaptés aux nouveaux usages et à tous les publics. Face aux mutations des usages et l’accroissement de la consommation de l’information sur les réseaux sociaux, surtout chez les jeunes, de nouveaux formats digitaux sont proposés pour poursuivre le travail de vérification des faits, de contextualisation et de décryptage de l’actualité – contenus spécifiquement dédiés au fact-checking comme « La Vérif de Céline » chaque semaine, ou « Inside » à l’antenne et hors antenne.

L’engagement du groupe TF1 se décline également en trois actions-clés :
1) les « rencontres de l’info » : chaque trimestre depuis octobre 2021, rencontres avec des collégiens et lycéens au siège du Groupe, en partenariat avec le CLEMI. Lors de ces journées, les élèves ont l’opportunité de rencontrer les journalistes des rédactions de TF1 et LCI, et de leur poser toutes leurs questions sur les rouages de la fabrication et de la diffusion de l’information. Des élèves de toute la France participent à ces rencontres, mais une attention particulière est portée sur les élèves des quartiers prioritaires. Plus de 1300 collégiens et lycéens ont participé à ces rencontres depuis octobre 2021. Les « Rencontres de l’Info » sont par ailleurs retransmises en direct sur la page Facebook de TF1 INFO et sur celle du CLEMI, pour toucher un plus large public. Chacune de ces vidéos enregistre en moyenne près de 30 000 vues.
2) de multiples formats d’éducation aux médias sur tous les supports : le Groupe TF1 développe une stratégie multi-canaux en matière d’éducation aux médias et à l’information, à commencer par le digital indispensable pour atteindre une tranche d’âge qui délaisse les médias traditionnels, avec des contenus adaptés au format numérique publiés sur TikTok et Instagram. En douze mois d’existence, le compte TikTok « TF1 INFO » a atteint 660 000 abonnés et 37 vidéos ont dépassé le million de vues. A l’antenne, TF1 est la chaîne dont les rendez-vous d’information réalisent les meilleures performances auprès des jeunes. Depuis 2019, la rédaction de TF1 a également introduit dans le JT des formats de fact-checking pour apprendre aux téléspectateurs, notamment aux plus jeunes, à démêler le vrai du faux, et à comprendre les méthodes de travail et d’investigation des journalistes. 3) des interventions de journalistes du Groupe TF1 dans les écoles : les journalistes des rédactions de TF1 et LCI interviennent régulièrement dans les collèges et lycées pour discuter avec des élèves de leur métier et échanger sur les enjeux des médias et de la désinformation. Le groupe TF1 est notamment partenaire du programme AGORA (programme d’éducation aux médias et à l’information, pour la liberté d’expression, mis en place par le département de la Seine Saint-Denis après l’assassinat de Samuel Paty). Les interventions des journalistes des rédactions sont par ailleurs renforcées durant La Semaine de la presse et des médias à l’École : une vingtaine de journalistes interviennent dans des écoles primaires et collèges sur tout le territoire, près de 150 élèves de primaire et de collège sont accueillis pour une journée dans les locaux de TF1 et sont immergés au cœur de la fabrication de l’information pour découvrir les différentes facettes des métiers du journalisme et de la technique. La visite des coulisses de TF1 et de LCI, à la rencontre des rédactions, de la régie, et des présentatrices et présentateurs des JT, est retransmise en direct sur les réseaux sociaux du Groupe TF1 ainsi que sur l’application TF1 INFO. En mars 2022, cette visite a été regardée par plus de 28 000 internautes sur Facebook.
Les chiffres d’audience télévision transmis par TF1 sont particulièrement intéressants et mettent en avant une composante familiale peu présente jusque-là. Le JT de 20H occupe la première place auprès des 11-14 ans et des 15-24 ans de toutes les éditions d’information, toutes chaînes confondues, selon Médiamétrie. Le JT de 20H de TF1 est ainsi suivi chaque soir par près de 370 000 jeunes âgés de 11 à 24 ans43, contre 193 000 pour le JT de France 2 et 230 000 pour le 19:45 de M6. Le journal télévisé est un programme familial qui associe souvent parents et enfants devant le même écran. Aborder de telles thématiques pendant le journal télévisé permet de sensibiliser les enfants mais aussi les parents sur la question de la désinformation. Cela peut également permettre d’amorcer un échange entre parents et enfants sur le fonctionnement des médias ou sur les fausses informations. Le Groupe TF1 a d’ailleurs développé des outils interactifs permettant au public d’interagir avec les journalistes des rédactions. Un QR Code apparaît désormais dans les programmes d’information de TF1 et LCI, notamment dans les JT de 13H et de 20H, permettant au public d’adresser ses questions aux journalistes des rédactions et d’accéder au fact-checking en direct.

Les médias mettent donc en avant des initiatives plus ou moins structurées de leurs journalistes qui ont conscience que les œuvres culturelles et les informations qu’ils proposent doivent être visibles et, surtout, audibles des citoyens de plus en plus consommateurs passifs de «contenus» indifférenciés, parfois mensongers ou complotistes. Il en va de la survie du métier de journaliste et, plus largement, de la préservation de la mission de ceux qui transmettent et diffusent la culture, au premier rang desquels les enseignants eux-mêmes. Nombreux sont ceux confrontés aux doutes des élèves quant à l’existence de faits historiques avérés ou de faits d’actualité vérifiés avec, par exemple, la contestation ou la remise en cause de la théorie de l’évolution, de la Shoah et, plus récemment, des attentats contre Charlie Hebdo. Le journaliste Damien Fleurot expliquait lors de son audition par la mission que son association d’EMI, Lumières sur l’info, était issue d’une rencontre via un tournage avec des jeunes qui niaient l’existence des attentats contre Charlie Hebdo. Damien Fleurot rapporte ainsi : « Selon eux c’était l’État français qui avait fomenté cet attentat. […] ils nous racontaient que leurs professeurs ne pouvaient pas aborder le sujet […] sans provoquer un tollé dans la classe ».

De manière générale, les associations de journalistes sont mobilisées de façon exemplaire. Citons Un Bout de Média qui défend en priorité l’indépendance des médias. Mais Entre les lignes, association d’éducation aux médias et à l’information dont le maître mot est « Apprendre à lire entre les lignes », rassemble un réseau de plus de 230 journalistes bénévoles, tous issus des rédactions de l’Agence France-Presse (AFP), du Groupe Le Monde (Le Monde, Télérama, Courrier international, La Vie, Le HuffPost), de l’Obs et de Contexte. L’association résulte elle aussi d’une initiative prise par les journalistes après les attentats de Charlie Hebdo. Entre les lignes anime des ateliers, partout en France, principalement dans des établissements scolaires mais aussi auprès de jeunes en insertion, en situation de décrochage scolaire et auprès de publics adultes dans des médiathèques. Les interventions sont toujours faites à la suite de demandes expresses des professeurs, des éducateurs spécialisés, des bibliothécaires… Il n’y a pas de démarches systématiques qui passent par les administrations. Comme il y a plus de demandes que de capacités, certains doivent attendre un an voire deux. Depuis 2018, l’association propose également des formations à destination de tous les professionnels du champ éducatif : enseignants, éducateurs, responsables de centres de loisirs ou sociaux, psychologues…

De son côté, l’association La Chance, créée en 2007 par des journalistes frappés par l’homogénéité du recrutement des journalistes, accompagne des étudiants boursiers pour les concours des Écoles de journalisme. Aujourd’hui présente dans 7 villes, elle aide plus d’une centaine d’étudiants. Elle représente ainsi le principal dispositif d’égalité des chances dans le secteur du journalisme. La conviction, partagée par un grand nombre de journalistes, qui fonde une démarche telle que celle de La Chance est que la profession de journaliste doit refléter la société. Les bénéficiaires de leurs dispositifs passent ensuite par les écoles et deviennent journalistes. L’EMI faite par La Chance est ainsi donnée par les anciens bénéficiaires de leurs dispositifs, qui sont payés pour transmettre à leur tour. Ils sont plus proches de leur public de par leur âge et leur origine sociale. Ils interviennent dans les écoles avec un éveil à l’esprit critique, ils expliquent les métiers du journalisme. Ils conduisent également des projets longs, notamment avec les plus jeunes, car ils constatent que les concepts sont davantage retenus à travers des actions de long terme. Eux non plus ne parviennent pas à répondre à toutes les demandes.

Des institutions engagées

Certaines grandes institutions culturelles sont également engagées. Nous en avons rencontré quelques-unes.

La Bibliothèque Nationale de France, la BNF, affirme que l’EMI est une composante centrale pour elle, autour de la question du savoir, et l’idée de développer l’esprit critique dans le cadre d‘actions éducatives ciblées. Ce travail doit favoriser l’accès aux ressources de presse, aux sources fiables dont regorge la BNF et les autres institutions. Trois piliers structurent son action :

– le premier se conforme à l’activité d’une bibliothèque ordinaire ;
– le deuxième répond à une action de mise en œuvre auprès des publics ;
– le troisième repose sur un travail collectif avec des partenaires, afin de les pourvoir en outils dédiés et de leur fournir des cas pratiques pour l’EMI.
Une offre pérenne à l’année se décline en offre de formation à distance ou en présentiel. Environ 700 personnes ont été formées en 2022. Des ateliers pour les scolaires sont également proposés sur site. Cette offre initiale est complétée à l’année dans d’autres territoires avec des résidences de journalistes, en Seine Saint-Denis par exemple. Des ateliers sont mis en place jusqu’à la licence universitaire. L’institution produit enfin des ressources pédagogiques en ligne. Différents supports de communication et d’EMI sont diffusés sur l’ensemble des territoires à travers un certain nombre de partenariats. Au niveau du territoire de l’Île-de-France, les lieux, les outils et les bonnes volontés existent. Mais pour que ça marche complètement, il est nécessaire d’intégrer le développement d’une offre de transports, notamment dans le cas des formations faites aux scolaires. Le vrai sujet est la systématisation et l’automaticité de cette prise en charge des coûts de transports, plutôt qu’un fonctionnement au coup par coup. Il pourrait être profitable d’intégrer aussi les réseaux de journalistes dans les ateliers, avec, pourquoi pas, la mise en place d’un duo bibliothèque et journaliste.

Universcience, la cité des sciences, premier musée de sciences en Europe, propose des ateliers de vulgarisation. Le projet de cet établissement est axé autour de: esprit critique, capacité à penser librement, penser l’information, se faire son propre avis, « médiation détox » en remède aux infox. Le « baromètre de l’esprit critique » vient d’être lancé en partenariat avec La Croix et France Info. Il s’agit d’une étude qui vise à mesurer : les moyens d’information des français, leur rapport à l’information, et un questionnement plus général sur l’esprit critique des personnes. Pour l’EMI à proprement parler, des ateliers qui ont vocation à développer l’esprit critique ont été créés avec le CLEMI et sont proposés aux scolaires. Pour lutter contre la problématique du coût des transports pour venir sur place, la mise en place de kits thématiques qui peuvent circuler et la diffusion d’ateliers en visio sont de bonnes solutions.

La BPI, bibliothèque publique d’information, se présente comme une « petite sœur de la BNF » dont toutes les collections sont tournées vers l’information. L’établissement est hébergé au centre Pompidou. Il développe, bien sûr, un programme particulier autour de l’EMI, conforme au projet national sur l’EMI tracé par le ministère de la Culture. Celui-ci comporte la mise en place d’un parcours médias très précis : info-intox. Il comprend aussi le développement d’un parcours de l’éducation à l’image, qui accompagne l’éducation aux médias. Enfin, le dispositif est complété par des ateliers philo et la création de parcours réseaux sociaux. Les bibliothèques municipales, les points lectures (16 500 en France dont 8 000 bibliothèques) constituent un réseau énorme qui a compris l’importance de disposer d’une information juste. Aujourd’hui, la BPI est débordée par la demande. Il faudrait pouvoir démultiplier les actions effectuées. Sur les 8 000 bibliothèques, environ 25% ont déjà effectué au moins un atelier autour de l’EMI. Il est vrai que, malgré tout, il y a toujours des territoires qui accusent du retard. Il faut démultiplier les offres, les outils et les partenariats pour que les enseignants s’en emparent eux aussi.

Une répartition inéquitable

Il va de soi que l’engagement des grandes institutions culturelles, essentiellement parisiennes, souligne l’inéquité de la répartition territoriale en matière d’EMI.

Concernant l’effectivité de l’enseignement d’EMI, le Ministère de l’Éducation Nationale affiche des résultats impressionnants :

  • La DGESCO affirme que l’EMI est appliquée à 100%. Par contre, elle ne dispose pas de chiffres sur les ateliers.
  • La Semaine de la presse et des médias dans l’École toucherait 2/3 du secondaire public et privé sous contrat. C’est une « semaine » qui s’étale presque sur un mois. Le CLEMI produit chaque année un questionnaire pour en mesurer l’impact. Les résultats remontés constatent un bond de l’inscription du premier degré, avec une participation en hausse continue.
  • Une volonté s’affirme de multiplier les partenariats pour mieux correspondre aux attentes et coller aux réalités des élèves est affichée.
  • L’impact des autres actions est plus compliqué à appréhender. Tous les collèges et lycées voient des offres EMI via le pass Culture. S’ajoutent à tout cela les actions sur le terrain.

Les remontées de terrain et les entretiens à la source ont montré que la réalité est plus disparate, et les initiatives variables en nombre et en qualité en fonction du lieu. L’Île-de-France est bien sûr la mieux dotée puisqu’elle dispose d’un vivier important de professionnels prêts à intervenir dans un périmètre restreint. En outre, la région concentre le siège de nombreuses institutions culturelles de plan national, qui disposent de ressources pour l’EMI d’abord disponibles pour le public résidant à leur proximité, sans que ce public soit toujours celui ayant les plus grands besoins en la matière. Universcience, la cité des sciences, en a bien conscience : « le risque, c’est de parler à des personnes qui sont déjà dans les canaux et qui s’adressent à des communautés déjà moins à risque. Le risque, c’est d’être dans un cercle vicieux où l’on ne parle qu’à des personnes déjà convaincues et éveillées ».

Les régions et territoires sont moins bien lotis. Une brève cartographie fait apparaitre de véritables « déserts de l’éducation aux médias » avec une partie de la population qui reste en dehors de cette sensibilisation. De fait, nos entretiens avec des jeunes confirment que, sur un même territoire géographique et avec des profils d’établissements similaires, si certains d’entre eux ont pu avoir quatre à cinq modules d’EMI, voire plus dans les grandes métropoles, d’autres n’en ont jamais entendu parler et ne savent même pas de quoi il s’agit.

« Pour ce qui est de l’éducation aux médias, c’est cruellement simple : rien. Hormis une légère approche en EMC (Éducation Morale et Civique), il n’y a rien. Quant à l’éducation à l’information, elle est abordée de manière très lacunaire et laconique. Quelques points encore en EMC et en spécialité HGGSP (géopolitique et sciences politiques) mais rien de bien étoffé et approfondi ».

Verbatim, audition n°4.

La raison tient à ce que l’on pourrait désigner comme le « dernier kilomètre de la réforme » : le ministre est mobilisé, le recteur a une centaine de priorités à mettre en œuvre, le proviseur gère l’urgence du quotidien, le professeur documentaliste n’a pas toujours le temps, la DRAC a d’autres projets : le bouclage des programmes scolaires reste bien évidemment la priorité dans les établissements. Le résultat est que les initiatives les plus marquantes et parfois les plus abouties sont celles portées par des professionnels passionnés. Et c’est ici l’occasion de leur rendre hommage car le temps disponible dans les agendas ne permet pas de faire systématiquement de l’éducation aux médias, et c’est toujours par du « bricolage » des emplois du temps, le plus souvent sur leur temps libre, que l’EMI peut être dispensée (webradios, expositions, ateliers avec des intervenants extérieurs, visites etc.).


36 Propositions EMI SommaireLettre d’engagement de Violette SpilleboutAvant-propos de Sylvie MervielIntroductionPourquoi ?Quoi ?Qui ?Où et Quand ?Comment ?Combien ?ConclusionSynthèse des 36 propositionsGlossaireLa Mission Flash

10 avril 2023